08 09.08
Une
crise de confiance
D’où vient la crise financière
que nous sommes à vivre ? Ceux qui veulent en connaître les causes
profondes doivent remonter LOIN EN ARRIÈRE. On peut se contenter,
toutefois, de voir la dernière scène du dernier acte. Le rideau se lève
sur les économistes de Reagan, mettant fin aux politiques keynésiennes
et de redistribution de la richesse qui avaient permis ces trois
décennies de prospérité qu’on a appelées les Trente Glorieuses.
Pour
protéger les avoirs des capitalistes, on a appliqué les freins, au
début des années “80, cessant la redistribution qui avait créé l’Âge
d’Or. Bien sûr, la bicyclette a cessé de rouler. On a stoppé net la
croissance en termes réels du pouvoir d’achat; le revenu moyen en
dollars constants, aux USA n’augmenterait plus pendant 25 ans ! - alors
même que les progrès de la technologie permettaient de produire plus et
EXIGEAIENT plus que jamais que l’on consomme davantage.
La
contrainte technique inhérente au capitalisme industriel - cette
relation de dépendance envers le consommateur et la demande effective -
ne cessant pas pour autant d’exister, l’enrichissement réel du
capitaliste s’en est trouvé lui aussi stoppé net. Plutôt que de
reconnaître son erreur et de reprendre la redistribution en augmentant
la valeur du travail, enrichissant d’abord les travailleurs, puis
éventuellement les capitalistes eux-mêmes, le Système a choisi la
solution périlleuse de contenter tout le monde. En trois (3) mouvements.
Le
Système a d abord mis les riches à l’abri de tout nouvel effet de
redistribution, en réduisant les impôts qui leur avaient été imposés et
en rétablissant un taux d’intérêt assez supérieur à l’inflation pour
que, toute fiscalité prise en compte, un riche puisse encore devenir
plus riche en ne faisant rien et sans courir aucun risque, par simple
accumulation des intérêts sur un capital oisif.
Ensuite,
pour se concilier la strate supérieure de la classe moyenne, celle qui
contrôle de fait le processus démocratique qui sert de faire valoir au
Système et est essentiellement composée de propriétaires, on a aussi
tenu ceux-ci indemnes de toute contribution au processus de
redistribution, leur faisant réaliser, par l’inflation, un gain en
capital sur leur propriété supérieur à ce qu’ils contribuaient en
impôts.
Qui allait subventionner la consommation les
laissés pour compte, toujours nécessaire au fonctionnement de
l’économie, si ni les capitalistes, ni les propriétaires n’y
contribuaient? La seule cible restait la strate inférieure de la classe
moyenne, ceux qui payaient des impôts à la source et qui, n’étant pas
propriétaires, ne bénéficiaient pas de l’inflation.
Il
était manifestement impossible, cependant, sans les paupériser
eux-mêmes, de soutirer des seuls travailleurs/locataires le coût de la
subsistance des pauvres et de l’enrichissement constant des nantis. Il
fallait donner aux pauvres le pouvoir d’achat qu’il fallait et
permettre aux propriétaires de tirer leur épingle du jeu, tout en
laissant les riches engranger des intérêts, mais sans faire basculer
une majorité des travailleurs dans la pauvreté.
Le
Système a choisi la solution de la fuite en avant : il à simplement
créé l’argent qui lui manquait. Il l’a fait en maintenant les intérêts
élevés, alors que la surabondance de capitaux aurait du mener à des
taux bas ou même négatifs. Au Canada, par exemple, des obligations de
l’État portant 19 % d’intérêt ont pu débuter en 1982 leur généreuse
carrière et la poursuivre entre les mains de ceux qui les avaient
acquises, pendant que les politiques de l’État ramenaient à 2 %
l’inflation de 14 % qui avait justifié leur émission.
Pendant
25 ans, le niveau de vie en dollars constants des classes moyenne aux
USA n’augmenterait pas d’un iota - et celui des plus défavorisés
diminuerait, même ! - pendant que l’indice Dow-Jones passerait de 800 à
13 000, multipliant par 17 la valeur des stocks. C’était un ajout au
patrimoine des nantis d’une valeur monétaire supérieure à celle de tout
le patrimoine de la France ! Mais que valait RÉELLEMENT cet ajout ?
Les
actions d’une compagnie confèrent un droit au partage des profits à
tirer de la vente de ce que celle-ci produit. Mais si la population n’a
augmenté que modestement et son revenu par tête encore moins,
l’espérance des profits à retirer des biens et services qu’on peut
vendre au consommateur est-elle si supérieure à ce qu’elle était au
début de la période ? On créait en bourse une valeur fictive colossale
qui ne représentait aucune réalité et qui, comme un arc-en-ciel
n’existait que dans la mesure où l’on n’étendait pas la main pour y
toucher. Une chimère qui n’existerait qu’aussi longtemps qu’on
feindrait d’y croire.
Pour régler ses fins de mois,
le système allait créer une richesse virtuelle illimitée, répartie
uniquement entre ceux dont l’aisance assurait que cette richesse ne
trouverait pas sa voie vers la consommation de biens et services, mais
demeurerait totalement investie. En distribuant uniquement cette
richesse virtuelle aux riches, on pouvait satisfaire l’ambition de ces
derniers dont le pourcentage de la richesse reviendrait au niveau de
naguère, mais sans risque d’inflation, puisque cet argent ne serait
jamais utilisé pour la consommation, mais uniquement comme un outil de
pouvoir.
Le problème, c’est qu’en l’absence d’une
inflation qui, même désagréable, aurait au moins maintenu un rapport
entre la réalité et son symbole, on a permis qu’il ne subsiste plus
aucune commune mesure entre les biens réels et la masse monétaire qui
prétend les représenter. Le Système a fait plaisir à tout le monde en
distribuant largement de l’argent qui ne correspond à aucune valeur
réelle. On a plongé dans l’imaginaire. Au lieu de récompenser ses
enfants doués en leur donnant plus de friandises, le Système ne leur a
plus offert que des images.
La monnaie est un
symbole qui n’a que la valeur qu’on veut bien lui donner. Une illusion
primaire sur laquelle on en bâtit de plus subtiles. Plus loin que la
monnaie, en effet, dans l’hyperespace financier, il y a les chèques,
billets, bons et obligations qui ne sont que la promesse d’un paiement
en monnaie. Prenez encore plus de distance avec le réel et, par-delà la
valeur des obligations, pensez à la valeur fluctuante d’une action
cotée en bourse et qui confère le droit à une part d’un profit
problématique sur d’hypothétiques transactions, un profit payable lui
aussi en monnaie, bien sûr.
Allez encore plus loin
et concevez maintenant un “produit dérivé”, une valeur qui se construit
autour des fluctuations de la valeur de ces actions et de la monnaie
elle-même. Vous voyez encore la réalité dans le lointain? Si vous voyez
encore la réalité et qu’elle vous dérange, faites un autre grand saut
dans l’hyperespace. Puisque le crédit est là qui ne demande qu’à
grandir, créez d’un acte de volonté audacieux le concept d’une “ligne
de crédit” - un droit de dépenser - qui reposera sur la garantie de vos
“produits dérivés”… Ensuite, faites confiance aux copains et confiez le
pouvoir d’animer ces lignes de crédit à des banques qui inscriront à
leur livres, comme un actif, les sommes que vous reconnaissez leur
devoir quand vous utilisez ces lignes de crédit.
Ces
actifs permettront des activité “hors-bilan”, d’où résultera un
accroissement constant de la valeurs monétaire des titres boursiers qui
serviront d’aval au crédit. Ne vous tracassez pas de ce qui est aux
livres sans être au bilan : ce sont de simples singularités de
l’imaginaire, des trous noirs qui absorbent de l’énergie et du travail,
mais dont il ne ressort rien. Ne vous tracassez surtout pas, car votre
pauvre coeur en prendrait un coup en voyant que ces activités
hors-bilan représentent désormais 85 % des activités bancaires.
L’imaginaire
est insondable et les possibilités de jeu dans l’hyperespace financier
sont infinies. La valeur monétaire de tout ce qu’il y a sur cette
planète est estimée à USD$ 145 trillions. Chaque jour, il se fait USD$
3 trillions de transactions. Pensez que tous les biens meubles et
immeubles sur cette terre sont échangés, vendus, achetés à chaque 7
semaines, puis encore, et encore…. Ils ne le sont pas, bien sûr, mais
pour chaque pseudo transaction, un agio est payé à qui contrôle cet
argent.
On a attribué à cette richesse monétaire,
coupée de tout lien efficace avec le réel, une valeur nominale qui
équivaut à 10 ou 100 fois - on ne sait plus très bien - celle des biens
dont on prétend qu’elle est le symbole. À l’actif d’individus et de
corporations sont inscrits des dizaines de trillions de dollars, qui ne
pourraient être mis en circulation sans que l’on ne se rende compte
qu’ils ne représentent aucune valeur.
La plupart de
ces trillions de dollars sont en Bourse, aux confins de l’hyperespace,
constituant une valeur totalement évanescente qu’il suffirait d’une
crise de confiance pour faire disparaître.
Confronté
a une crise de confiance, le système n’a d’autres remèdes que de
distribuer encore des images – 700 milliards d’images, cette semaine –
et de mentir. L’avenir est bien incertain…
Pierre
JC Allard
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