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L'aller-retour à la terre
Une
réfome agraire jointe à la mise en place d’un ONPA est une bénédiction,
mais aussi un défi. Avant de se lancer dans cette aventure, un pays
doit vérifier d'autres éléments. D'abord, on doit pouvoir résister aux
pressions démagogiques et concéder l'usage de la terre, mais ne la
donner à personne. On doit ensuite faire le nécessaire, en y mettant le
temps qu'il faut, pour que des millions d'inactifs s'y établissent dans
l'ordre. On ne peut revivre l'ouverture de l'Oklahoma ! La reprise du
sol qui, dans le monde développé, n'est qu'un simple préambule avant
que ne commence le vrai travail d'optimisation des secteurs
agriculture/élevage est au contraire, dans le tiers monde, le plus
grand défi à relever.
Une politique de retour à la
terre, pour merveilleuse qu'elle paraisse, doit être entreprise avec
lucidité. Il ne faut pas que l'immensité des terres en friches dans le
tiers-monde crée d'illusions sur la capacité d'absorption de
main-d'oeuvre et de production utile du secteur agricole. S’il y a
aujourd'hui un déficit de production alimentaire dans le monde, il
n’est rendu critique que par des problèmes de logistique qui n'ont rien
à voir avec l'étendue des surfaces cultivées et, surtout, ce déficit
est dû au déséquilibre des forces en présence sur les
marchés. Ce déficit pourrait être réglé d'un trait de plume
et en y mettant un an d'effort par quiconque en aurait le pouvoir
militaire, politique et économique… et le courage.
Une
Nouvelle Société globale règlera ce déficit et les problèmes qu’il
occulte de façon efficace, en tirant le meilleur parti des ressources
globales: on ne mettra pas de bonnes terres en jachère en Beauce
pendant qu'on irrigue à grands frais des hectares de pierraille au
Sahel. Une Nouvelle Société limitée à un seul pays,
toutefois, n'a pas cette opportunité. Il doit faire avec ses
ressources propres, lesquelles peuvent être bien insuffisantes.
Surtout,
tout pays qui procède à une reprise des terres par l'État et à leur
réaffectation pour créer les conditions d'un retour à la terre doit
comprendre que ce retour à la terre ne peut être qu'une étape. Il faut
prévoir que, dans une génération, deux tout au plus, les sans-travail
dont on aura fait des agriculteurs ou leurs enfants devront quitter à
nouveau la terre dont la mécanisation et la productivité seront
devenues telles, si l'expérience a réussi, que comme dans les pays
aujourd'hui développés une toute petite minorité de la population
active suffira à son exploitation. Les nouveaux paysans devront
redevenir citadins.
Quand on parle d'installer les
inactifs sur des terres, on parle donc, en fait, d'un aller-retour.
Pour que leur passage aux champs donne de bons résultats, il faut que
les nouveaux paysans soient, dans le secteur agriculture/élevage, en
apprentissage d'entrepreneuriat et qu'ils en profitent pour devenir
autonomes. Lorsqu'ils devront inévitablement revenir un jour en milieu
urbain, il faut qu'ils soient capables, comme tout le monde devra alors
l'être, d'agir comme salariés quelques heures par semaines, mais de
devenir simultanément des fournisseurs de services autonomes.
Une
Nouvelle Société globale a les outils pour gérer cette double
migration. Elle contrôle les entrées au sous-secteur agricole par les
conditions qu'elle pose à l'assistance qu'elle accorde aux sans-travail
pour leur permettre l'accession à exploitation du sol. Elle contrôle
aussi les sorties (le retour vers la ville), d'abord par ses
subventions qui déterminent le revenu de l'agriculteur et donc l'écart
entre ce revenu et celui qu'il toucherait en ville et, ensuite, par ses
investissements en équipement agricole. Ce sont ces investissements qui
produisent les gains de productivité et rendent éventuellement
superflue une abondance de main-d'oeuvre dans l'agriculture et
l'élevage. Le flux de retour à la ville peut être ajusté à la capacité
d'absorption de main-d'oeuvre des secteurs secondaire et tertiaire de
l'économie et couplé à un effort colossal d'éducation et de formation
ciblée
Bien des pays du tiers-monde qui n’ont pas
ces outils doivent aujourd'hui songer à utiliser la stratégie
du retour à la terre. La stratégie d'une expansion suivie d'une
contraction à terme de la main-d'oeuvre agricole représente un défi
séduisant, car il n’existe pas d’autre solution acceptable et, s'ils y
renoncent, ils condamnent à des décennies de misère ceux à qui ils
refusent cette opportunité.
C’est un énorme
risque, cependant. Une Nouvelle Société peut concéder des terres en
friches parce qu'elle peut soutenir les prix des produits
agraires. Non seulement en contrôle-t-elle la
commercialisation, mais elle contrôle aussi la politique financière, et
les conditions de formation professionnelle et d'embauche. Un pays
sous-développé qui créerait un ONPA sans disposer de ces autres
instruments dans tous les secteurs de l'économie, risquerait fort de
réduire ses « nouveaux paysans » à une économie d'autoconsommation,
tout en compromettant le développement éventuel d'un secteur agricole
vraiment efficace.
Un pays déjà bien sur la voie de
développement qui prend la voie du retour à la terre peut se munir en
principe de ces outils ; les ressources techniques de la Chine ou du
Brésil leur permettraient sans doute d’y parvenir.
Mais les pays techniquement sous-développés – voir les chiffres de
l’éducation – comme le Congo ou l'Angola, ne le pourraient
pas, quelle que soit la richesse de leur sol et de leur sous-sol. Quant
à l'Inde, je ne me risquerais pas, pour de multiples raisons, à faire
pour le moment le moindre pronostic sur la façon dont y évoluera
l'usage des sols.
Un pays qui s’aventure dans cette
voir doit comprendre le risque qu’il court. Considérant le spectre de
la corruption qui ne peut que devenir omniprésent, le pays qui tente ce
retour passager la terre doit, modifier ses institutions démocratiques
pour créer un État plus fort, au moins le temps de cette double
migration. S’il ne suscite pas un enthousiasme et une
solidarité dont il existe peu d’exemples dans l’histoire, il y aura des
choix à faire, dont l’un, hélas, pourra être de se résigner
ce que la démocratie soit mise en veilleuse. Il faut comprendre les
risques.
Pierre
JC Allard
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