97.12.03
ANTIDESINSTITUTIONNALISATION
Depuis le temps que les Allemands nous faisaient la nique avec des mots à
n'en plus finir pour désigner des choses simples, nous pouvons maintenant
faire trois pas pour les rattraper en y allant d'un néologisme qui devient
nécessaire "antidésinstitutionnalisation". Parce qu'il faut
pouvoir être contre et dire qu'on est "anti", cette infamie de l'État
néo-libéral qui consiste à jeter à la rue, sous le fallacieux
pretexte de les "intégrer", des individus dont on sait qu'ils ne
sont pas mentalement aptes à négocier les virages de la vie ni à
éviter les traquenards que leur tend notre société complexe.
Quand on commet cette nouvelle ignominie, pour permettre aux bien nantis de contribuer
un peu moins au coût d'une solidarité à sens unique qui les
engraisse, ce n'est pas les acquis des dernières décennies qu'on remet
en questions: on refait en arrière un pas en avant que la civilisation a
fait il y a des siècles. Parce qu'il faut bien penser qu'on s'occupait déjà
au temps de Saint Louis de ceux qu'on appelait alors les fous. Pour les protéger
et pour s'en protéger.
Je vois déjà sourire les chantres du nono-libéralisme qui me
voient piégé : " Horreur ! Regardez, ma soeur, le monsieur il
a dit un mot grossier. Il a dit f.. " Oui, j'ai dit f.. et je vous dit f...
. Bien sûr, je sais qu'il n'y a plus de fous, plus d'aliénés,
plus de débiles... il n'y a que des handicapés mentaux, dont certains
qu'on dit "légers", sans doute parce qu'ils ne pèsent pas
lourd dans la balance des priorités. Mais je sais, que le "politiquement
correct" n'est pas innocent. Je sais que, comme dans "1984" de Orwell,
on ne change les mots que pour justifier que l'on ne traite plus les choses ni les
gens de la même façon. Il n'y a plus de fous parce que les fous avaient
besoin de soins permanents; les handicapés mentaux peuvent être mis
sur le trottoir. Disons que cette décision est prise par des "émotivement
défavorisés" ce qui évitera de dire qu'elle l'est par
des salauds.
On désinstitutionnalise, ce qui veut dire qu'on remet sur le trottoir des
individus dont on a déjà décidé pourtant, diagnostic
médical à l'appui, qu'ils ne devraient pas y être. Qu'est-ce
qui a changé? A-t-on trouvé un nouveau médicament miracle?
Une nouvelle solidarité humaine est-elle née qui va faire que ces
gens soient protégés ? Bien sûr que non! Ce qui a changé,
c'est la volonté de l'État de mettre les handicapés mentaux
à l'abri, comme on le fait depuis des siècles, remplacée par
une nouvelle volonté: celle de réduire les dépenses de l'État,
quelles que soient les souffrances qui en découlent.
Quand on remet sur le trottoir un patient de psychiatrie qu'on avait interné
pour juste cause, croit-on qu'on lui rend un service? Pense-t-on que cet être
défavorisé va, miraculeusement, se trouver un emploi quand d'autres
qui n'ont pas de handicaps n'arrivent pas à le faire? Qu'il va gérer
un budget serré, négocier ferme avec son propriétaire et se
trouver le ou la partenaire rêvé(e)? En fait on le remet à sa
solitude, à son échec, à sa souffrance. On le remet à
son angoisse jusqu'à la prochaine phase de crise aigüe qui le conduira
à l'urgence du premier hôpital sur-achalandé où il viendra
perturber un système déjà au point de rupture.
Et s'il ne se rend pas au prochain hôpital? S'il décide de façon
irrationnelle que c'est son voisin la cause de tous ses maux? S'il devient agressif?
Est-ce qu'on rend service à la population en général en laissant
errer partout, au hasard de leur angoisse, des individus dont on a déjà
conclu qu'il n'étaient pas toujours capable d'un comportement raisonnable?
Pour économiser quelques dollars, nos dirigeants ont décidé
de changer le fardeau de la preuve. Il ne s'agit plus d'interner tous ceux dont
un diagnostic médical à décrété qu'ils pouvaient
parfois être dangereux, mais de laisser en liberté, pour faire des
économies, tous ceux dont on croit qu'ils pourraient parfois ne pas l'être.
Un risque calculé, quoi...
Je dis que c'est plutôt un calcul risqué. Combien des désinstitutionnalisés
ont été mêlés à des incidents, allant de la bagarre,
a l'assaut, au suicide, depuis qu'on les a mis en liberté non-surveillée
entre deux crises? Essayez de le savoir ! Ce sont des chiffres qu'on nous cache,
comme il faut littéralement voler les statistiques indiquant combien de crimes
de violence graves sont commis par des récidivistes.
La désinstitutionnalisation ne répond à aucune préoccupation
sociale ni humanitaire. Elle est une ignominie parmi tant d'autres, qui reflète
l'absence de morale et de sensibilité à la misère humaine de
l'État néo-libéral. Un État qui s'est donné pour
unique mission d'encadrer l'exploitation des faibles par les forts; l'enrichissement
de plus en plus scandaleux d'une minorité qui ne vit que de ses rentes et
de spéculation, au détriment de ceux qui travaillent comme de ceux
qu'on ne laisse plus travailler.
Il n'y a que le travail qui produise la richesse. Prétendre qu'une société
n'a pas la richesse nécessaire pour mettre sa population au travail est une
absurdité. Gérer la décroissance est une arnaque, que seules
des années de manipulations médiatiques ont permis de faire accepter
par la population comme une nécessité, alors que la seule nécessité
est le sursaut de lucidité qui permettrait d'y mettre fin.
Le chômage est une aberration, les coupures budgétaires sont des ponctions
sur les services que la population s'est mérités, ponctions qui n'ont
d'autre but que de retourner aux plus riches, en intérêts, une richesse
dont ils ne savent plus que jouer à défaut d'en jouir ou de la faire
produire. Et pendant que continue le manège, on limoge professeurs et infirmières,
on prive de travail un travailleur sur cinq... on désinstitutionnalise. Il
faut s'efforcer de croire que nos gouvernants sont bêtes pour ne pas devoir
admettre qu'ils sont méchants.
Antidesinstitutionnellement vôtre,
Pierre JC Allard
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