2004/02/15
Ah, si Choucoune 'tait Fidel !
Encore une fois, des bandes de miséreux - qui ont compris que, quand il n'y
en a pas pour tout le monde, le dernier quignon de pain est toujours pour celui
qui a un fusil marchent sur Port-au-Prince. Encore une fois, le guide providentiel
qui était venu sonner un nouveau départ pour Haïti va se transformer
en loup-garou.
Aujourd'hui, c'est Aristide, hier c'était Duvalier, avant ce fut Magloire.
Je saute les transitionnels qui se sont bornés à encadrer le désordre
et à en profiter. Il y a une constante dans cette farce tragique qu'est l'histoire
d'Haïti : la capacité apparemment infinie de la dynamique haïtienne
de corrompre ceux qui veulent la changer.
Magloire était venu avec l'armée, bâtir pour les pauvres et
apporter une dignité nationale. Mais Magloire est vite devenu un simple relais
des intérêts américains et l'armée une horde institutionnalisée
de pillards. Duvalier, un ascète tout entier tourné vers des valeurs
spirituelles, est venu délivrer Haïti de l'armée et du désordre
qui avait suivi Magloire. Il apportait une ferveur religieuse, une milice populaire,
l'honnêteté. Je me souviens de l'extraordinaire espoir que suscitait
Duvalier en 1961.
Mais Duvalier est devenu Papa Doc, sorcier vaudou; la milice populaire est devenue
les Tontons Macoutes - qui pillaient et tuaient comme jamais l'armée n'avait
pu le faire, chacun le faisant désormais à sa guise et sans vrai contrôle
- et Haïti s'est fait connaître comme le pays le plus corrompu d'une
région où pourtant cet « honneur » n'est pas facile à
conquérir. Ceci n'est pas du ouï-dire: j'ai négocié des
contrats en Haïti durant l'ère Duvalier.
Maintenant, c'est Aristide, un autre « ascète tout entier tourné
vers des valeurs spirituelles » dont le moins qu'on puisse dire est qu'il
semble avoir déçu. Et il semble bien qu'Aristide soit aussi devenu
multimillionnaire.
Qu'est-ce qui corrompt en Haïti. Ceci est un article court et je vais donc
dire les choses brutalement. Ce qui corrompt en Haïti, c'est la pseudo démocratie
qu'on y a imposée de l'extérieur, sans que jamais on n'ait fait l'effort
d'y faire germer un sentiment de solidarité ou d'y enseigner les rudiments
de la démocratie.
La démocratie, dans l'ignorance et sans solidarité, n'est qu'un jeu
d'alliances précaires où chacun, quand le pouvoir lui échoit,
n'a d'autre but que d'en tirer le maximum d'avantages personnels. Le maximum d'avantages
personnels, on l'obtient en bouffant aux râteliers des plus riches pour leur
permettre d'exploiter les plus pauvres et en vendant les ressources du pays aux
étrangers. Et plus celui à qui la « démocratie »
accorde le pouvoir est pauvre, le plus vite et pour le moins cher il se vendra.
Pour gouverner honnêtement, il faut se sentir soi-même au-dessus du
besoin. Il faudrait à Haïti un président qui se sente au-dessus
du besoin et pour qui le pouvoir ne serait pas une occasion de s'enrichir mais une
mission. Cet homme n'existe pas en Haïti. Ses parents, ses grands-parents ou
les parents de ses grands-parents ont émigré depuis longtemps à
Paris, à Montréal ou a New York. Il y a bien des générations
que d'Haïti, à chaque génération, les meilleurs partent.
Si quelqu'un vient sauver Haïti, il devra venir de la diaspora haïtienne.
Mais un idéaliste au-dessus du besoin et qui vient d'ailleurs ne sera pas
élu. Être au-dessus du besoin, en Haïti, c'est déjà
être riche et des électeurs qui crèvent de faim ne votent pour
des riches que s'ils sont payés pour le faire. Ils ne votent pas pour des
idées mais pour des faveurs. Primo, vivere ! L'idéal ne vient que
lorsqu'on est nourri.
Si on veut sauver Haïti, ceux qui veulent le faire auraient intérêt
à mettre en veilleuse pour un temps l'idée de démocratie. Le
temps qu'il faudra pour que la misère s'estompe et que puisse ENSUITE se
développer à Haïti une conscience nationale, un sentiment d'appartenance,
une solidarité et la démocratie. Ce sera long.
Celui qui sauvera Haïti devra pendre le pouvoir par la force et le garder par
la force. Il devrait prendre Castro pour modèle. Pas le Castro jouant des
rivalités russo-américaines - Haïti, aujourd'hui, n'a pas les
ressources minimales pour une géopolitique mais le Castro charismatique,
réaliste, habile et autoritaire.
Ceux qui sanglotent sur le sort de la démocratie à Cuba ont oublié
que la première force politique à Cuba en 1959 était la pègre
et que, si on y avait alors tenu des élections, c'est le candidat du gangster
Lansky qui les aurait gagnées. Si Cuba a aujourd'hui le meilleur système
de santé et de sécurité sociale d'Amérique latine, et
un taux d'alphabétisation supérieur à celui des USA, c'est
parce qu'on n'y a PAS tenu des élections en 1959. Ce qui ne veut pas dire
qu'on ne devrait pas maintenant y en tenir, mais ceci est une autre histoire dont
je reparlerai.
Si la communauté internationale veut sauver Haïti, elle doit trouver
et y amener un Castro. Le Fidel haïtien, arrivant au pouvoir avec l'appui de
l'étranger, devra montrer son génie en réussissant à
se dégager peu à peu des influences étrangères et à
mettre de l'avant les vrais intérêts d'Haïti. Il lui faudra du
temps.
On espère qu'il sera jeune. On espère qu'il vivra vieux. On espère
qu'il ne perdra pas son idéal. On espère que ceux qui, sous couvert
de démocratie, ont pour principale activité de corrompre ne réussiront
pas à le soudoyer ou à l'abattre. On espère qu'il mettra en
place les conditions nécessaires à l'établissement d'une vraie démocratie.
Il faudrait faire plus qu'espérer. Il y aura l'an prochain 200 ans qu'on
espère a Haiti. Il faudrait que quelqu'un emmène un Castro à
Haïti. Il y a beaucoup plus en jeu qu'on ne le croit, car ce que l'on constate
aujourd'hui à Port-au-Prince n'est qu'un avertissement. Si on ne met pas
au point un modele d'intervention qui permette d' etablir rapidement une vraie démocratie
à l'abri de la corruption dans les pays comme Haiti, la même décomposition
sociale que l'on voit maintenent en Haïti se produira, d'ici deux décennies,
dans TOUS les pays décolonisés ne pouvant s'appuyer sur une tradition
culturelle forte. Pensez a une trentaine d'Haïti(s) entre Le Cap et le Sahara...
Qui peut aujourd'hui emmener à Port-au-Prince le chef charismatique, réaliste,
habile et autoritaire qui y ramènera l'ordre, galvanisera la population et
lui redonnera une dignité, convaincra une part de la diaspora haïtienne
de retourner au foyer et garantira les décennies de paix nécessaires
pour que fleurissent en Haïti un minimum d'aisance et la solidarité
qui y permettent une démocratie ?
Seuls les USA pourraient le faire. Est-il totalement irréaliste de penser
qu'ils le fassent ? Peut-être pas . Considérant qu'il ne reste rien
à sortir d'Haïti que le travail à rabais de ses travailleurs
et que les entrepreneurs américains en ont d'autres sources surabondantes...
et considérant que la misère en Haïti menace de catapulter à
terme vers les côtes de Floride des centaines de milliers de réfugiés
qui viendraient en compliquer davantage la structure démographique, il n'est
pas impossible qu'on juge opportun à Washington d'installer en Haïti
un chef qui n'ait pas pour mandat d'exploiter le pays et d'en tirer encore quelque
chose, mais simplement de faire en sorte qu'on puisse l'oublier
Et si on fait ce choix, ironiquement, on peut parier que même si on lui impose
un langage différent, le dirigeant choisi n'aura pas un profil si différent
du Lider Maximo. Je ne suis pas un admirateur du paternalisme impérialiste
américain, mais qui sait si une fois, par inadvertance, il ne pourrait pas
en sortir quelque bien ?
Pierre JC Allard
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