07 03.21
Mère, gardez vous à droite !
Il y a quelques mois, lorsque Madame Royal a obtenu l'investiture du Parti Socialiste,
j'ai écrit un article triomphaliste qui, par la suite, est apparu bien prématuré.
Parce qu'elle avait réussi à prendre la gauche presque sans lutte
et ne devant rien à personne, il semblait que la candidate n'avait qu'à
poursuivre le même plan de match et à parler au peuple par-dessus la
tête de ses tribuns autoproclamés pour être portée au
pouvoir par la marée montante de tous ceux qui veulent aujourd'hui échapper
aux vieux schèmes partisans.
Il semblait qu'elle allait le faire sans difficulté, car ce n'est pas qu'à
gauche que la France voulait prendre ses coudées franches des idées
d'hier. Le même phénomène était apparu à droite,
où l'on avait parlé de rupture, et surtout au centre, où l'on
ne parlait même plus de partis. Quand on écoute ce qui se dit et qu'on
lit ce qui s'écrit sur les tribunes libres, on s'aperçoit bien que
la France ne va pas vers l'affrontement, mais vers le consensus.
La tendance lourde, en France comme dans tous les pays de haute technologie, est
nécessairement d'aller vers le constat qu'une seule politique est possible:
celle qui répond aux exigences des impératifs techniques et économiques,
dans un monde où tout et tous sont devenus interdépendants. Sans une
politique qui fasse largement consensus, un pays moderne n'est pas gérable.
Mme Royal semblait incarner ce consensus.
C'était un avantage pour Mme Royal de ne pas être trop étroitement
liée à une politique de parti. Elle apparaissait indépendante
d'une machine et confiante de pouvoir susciter par elle-même des structures
populaires ad hoc capables de l'amener au pouvoir. En prenant ses distances des
monstres sacrés de la gauche, elle semblait avoir réussi à
se positionner comme une nouvelle force attentive aux messages venant de la base.
Une force capable de ratisser large, d'occuper toutes les cases du centre de l'échiquier
et donc de prendre le pouvoir, puisqu'en démocratie, le pouvoir est toujours
au centre. Vous n'avez pas de parti ? Moi, la Nation, je serai votre parti, je vous
aime ! Libérée des "éléphants", elle semblait
avoir toute latitude pour amorcer un dérapage contrôlé vers
la droite. Tout était prêt pour un nouveau et imparable « Françaises,
Français... Je vous ai compris !...».
Puis, tout à coup, alors qu'aucune force à sa gauche ne semblait la
menacer, elle est allé donner des accolades aux vieilles gargouilles de la
lutte des classes, reprenant à sa charge les vieux thèmes qui ne sont
plus porteurs et dont elle avait justement réussi à se dédouaner.
Bien triste qu'elle n'ait pas eu, comme Jean le Bon à Poitiers, un jeune
fils loyal et doué pour lui crier que c'est à droite, qu'il fallait
se garder. En s'identifiant de nouveau à la gauche traditionnelle, qui ne
lui a d'ailleurs donné en échange que le soutien du bout des lèvres
de ceux qui sont jaloux, elle a pris le risque de rappeler toutes les compromissions
qu'elle aurait pu consentir lors de ses passages précédents au pouvoir.
Pourquoi avoir viré à gauche, radicalisé son messager et choisi
de faire un pas vers un passé qu'on avait oublié ? Pourquoi avoir
risqué de se confiner dans un coin, quand une solide majorité de la
France, semblait l'attendre au centre, les bras grand ouverts ? Le besoin nostalgique
de revoir les copains et d'entendre les antiennes de naguère ? Comme si le
succès n'avait tout son charme que si les potes sont là pour applaudir
? Une décision difficile à comprendre, puisque sa victoire au palier
du Parti, avait prouvé sans équivoque la perte d'influence, le discrédit,
même, des élites partisanes. Un rejet qui venait corroborer, d'ailleurs,
la magistrale rebuffade servie par la population à tous les partis bien-pensants,
lors du vote sur la constitution européenne.
Dans un climat politique où il était clair que la France se voulait
non partisane et au centre, la grande force de Ségolène était
justement que sa gauche apparaissait plus centriste que la droite de Sarkozy. Évidemment,
le danger était que cette force ne devienne une faiblesse, si apparaissait
un candidat raisonnablement crédible qui assume pleinement son centrisme.
Et, bien sûr, c'est ce qui est arrivé...
En faisant un pas vers la gauche, la candidate Royal a ouvert à sa droite
un corridor où a pu se glisser un troisième candidat. Elle s'est donc
retrouvée coupée du centre et en grand péril, car Bayrou, s'étant
faufilé à sa droite, c'est lui désormais qui pouvait s'appuyer
sur tout ce centre qui ne demandait qu'à appuyer quelqu'un qui ne suivait
personne. Comme la force de Mme Royal avait été de ne pas sembler
une créature du Parti socialiste, mais plutôt d'avoir conquis le Parti
socialiste, de haute lutte contre ceux qui s'en croyaient les propriétaires,
Bayrou apparaissait à son tour providentiellement non partisan.
Non seulement il ne semblait pas inféodé à l'UDF, mais, de
toute façon, qu'est-ce que l'UDF ? Qui peut voir l'UDF comme une chose dangereuse
à laquelle on puisse significativement s'inféoder ? Bayrou est apparu
non seulement comme un homme sans vrai parti, mais comme une créature de
ce centre malléable de la nébuleuse politique où il n'existe
même pas de vrais programmes. La radicale modération. La parfaite disponibilité.
La parfaite écoute. À moins que Bayrou ne commette l'erreur de faire
un pas vers la droite et de la laisser le doubler, Ségolène Royale
ne pourrait pas reprendre le contrôle du centre. Une partie difficile...
Baisser les bras ? Jamais ! Face au spectre de la déroute, Ségolène
a prouvé qu'elle avait la classe d'un champion. Elle a lancé une manoeuvre
audacieuse, rappelant les stratégies du jeu de go, où l'attaque réussie
de MacArthur au nord de la Corée, coupant les lignes d'approvisionnement
de son anniversaire qui s'apprêtait au sud à le chasser de la péninsule.
Ne pouvant compter que Bayrou se déplacerait vers la droite et la laisserait
passer, elle est elle-même passée à droite de Bayrou. Loin à
droite.
Profitant de l'inattention de Le Pen, occupé à se rendre tolérable
aux minorités ethniques et à courtiser le Cameroun, elle est entrée
en territoire que le FN croyait conquis et est revenue avec un précieux butin.
Elle a regagné le centre avec dans sa musette Jeanne d'Arc et la Marseillaise.
Ce n'est pas rien. Et elle est allé loin dans l'imaginaire de la Droite,
sans s'en compromettre avec aucun des poncifs.
Conclusions de cette manoeuvre, Le Pen et Sarkozy sont à se battre dans les
marécages, aux confins imprécis de la Droite et du centre-droit, pendant
que Bayrou, victime finalement du manque de panache qui le rendait rassurant, a
laissé l'incursion flamboyante de Ségolène lui ravir les manchettes
et donner une apparence de médiocrité poussiéreuse à
cette neutralité centriste qu'il incarnait aux yeux des Français.
Bayrou ? Un homme de la IVe république. Peut-être de la IIIe... Un
homme de mesures prudentes.
Qu'est-ce qu'on fait en 2007 avec la prudence! Maintenant, Bayrou redescend dans
les sondages. Ségolène est une femme de gauche, mais elle a repris
sa liberté de la gauche. Elle n'est pas de la gauche, c'est la gauche qui
est à elle; Holland assure les fonctions vice régales. Elle n'est
pas que la gauche, elle est aussi la droite, Jeanne d'Arc, le pays réel...
On ne les laissera pas brûler Ségolène. Les Camelots du Roi
seront là, ma mère !
Mère, gardez vous à gauche, mère, gardez vous à droite.
Ségolène n'est ni à gauche, ni à droite. Je suis persuadé
qu'elle n'a aucune autre politique que celle de faire plaisir aux Français,
ce qui arrive à point au moment précis où les Français
ne veulent rien d'autre qu'on leur fasse plaisir. Elle a l'intelligence de comprendre
que nous sommes à une époque où c'est le courant qui impose
la direction et que le bon barreur est maintenant celui qui garde la barque à
flot et évite les écueils.
La partie n'est pas encore jouée. J'ai dit, il y a quelques mois, qu'il fallait
aimer Ségolène les yeux grand ouverts. L'inconnue est de savoir si
les Français le comprendront avant le scrutin et ne voteront pas pour des
idées préconçues, mais pour l'intelligence qui permet d'en
changer. Pour un barreur qui, dans les remous, sait se garder à gauche comme
se garder à droite.
Pierre JC Allard
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