07.04.20
Le Monde à l'envers
C'est un grave gambit qu'a pris le journal Le Monde en soutenant Ségolène
et en jetant sa plume dans la balance. Pas que l'on ait tort de préférer
la gauche à la droite, mais parce qu'il est irresponsable d'exiger qu'un
duel ait lieu, quand il y a beaucoup en jeu et qu'on n'est pas du tout sûr
du résultat. Vous vous souvenez qu'en 40, on allait gagner « parce
qu'on était les plus forts » ?
Monsieur Colombani, qui devrait savoir lire les sondages - et qui sait sans doute
mieux que la plupart de nous ce que ces sondages cachent - ne trouve-t-il pas téméraire
d'imposer cet affrontement Royal-Sarkozy où ce dernier est donné gagnant,
alors qu'une retraite stratégique sur Bayrou laisserait à la gauche
le temps de proposer plus tard à la France un projet de société
qui susciterait un véritable consensus ? Alors qu'aujourd'hui...
Je n'aime, ni n'aime pas François Bayrou. Je ne pense pas qu'il soit un homme
providentiel ; je crois seulement providentiel qu'il soit là. Je crois que
le vent souffle dans les voiles de la droite et qu'il vaudrait mieux chercher un
havre au centre, le temps que passe l'intempérie . Je crois que la droite
est portée par un zeitgeist qu'on aurait tort de défier et
qu'il faut jeter l'ancre.
Je pense que Bayrou, s'il est élu, sera le premier d'une lignée de
gouvernants qui, pour un temps, chercheront surtout à ne rien changer du
système politique. Qui ne prendront pas facilement l'initiative de modifier
les rapports de force dans la société, mais chercheront plutôt
à s'adapter sans heurts aux modifications qu'imposent l'évolution
rapide des techniques et celle beaucoup plus lente de l'éducation..
On peut parler de « la fin de l'histoire », ou le dire autrement en
parlant d'une nouvelle société, mais l'idée maîtresse,
en politique, est que l'on va vers plus de démocratie, que le pouvoir croissant
de l'individu devenant indispensable ne permet plus de gouverner que par consensus
et que chaque État n'a plus qu'une seule trajectoire possible, celle qui
rallie une majorité effective des citoyens. Cette trajectoire est au métacentre
de l'éventail politique.
La population veut comme « chef » celui qui correspond le mieux à
ce métacentre, celui donc qui incarne la volonté collective. Quiconque
a des idées et un projet de société qui promet des bouleversements
ne peut donc faire recette que dans un pays où les injustices sont insupportables.
Dans un pays développé, comme la France, où l'on s'affaire
à rendre les injustices tolérables, la population cherche quelqu'un
qui éliminera les irritants, mais ne touchera pas à la structure sociale,
sauf pour réagir à un déplacement du consensus provoqué
par de nouvelles circonstances.
La population veut que ce soit la société civile qui fasse connaître
ses désirs et que le gouvernement soit à l'écoute des gens,
habile, mais obéissant. Elle se méfie donc de tout ce qui semble une
idée préconçue, de quiconque a un « grand dessein »
personnel ou partisan à réaliser. La France veut un État-gérant
et un État-arbitre. Un État sans desseins. La démocratie s'adaptera
à cette nouvelle dynamique. Le premier pas, vers cette adaptation, c'est
l'élection de Bayrou.
Pas parce qu'il est Bayrou, mais parce que c'est lui qui est le plus près
du métacentre. Le plus loin des parti pris. J'ai cru longtemps que Ségolène
réussirait à placer sa boule plus près du cochonnet, mais le
temps passe... La mathématique est cruelle, mais incontournable, car si Bayrou
est éliminé au premier tour, la moitié de ses supporters basculeront
à droite plutôt qu'à gauche, alors que si c'est Royal qui est
éliminée, toute la gauche ira vers Bayrou plutôt que vers Sarkozy.
Trivial et tous les sondages confirment, d'ailleurs, qu'au deuxième tour,
entre Bayrou et Sarkozy ce sera Bayrou... mais qu'entre Sarkozy et Royal, ce sera
Sarkozy. La France ne peut donc choisir qu'entre le centre et la droite. Choisir
le centre serait le choix raisonnable - le plus court chemin vers l'État
sans dessein qui à moyen terme est incontournable - mais il faut que les
pions soient avancés dans le bon ordre, si on ne veut pas un petit intermède
musclé avant que la raison ne prévale.
Le bon ordre, c'est Bayrou au deuxième tour. Il est donc de bonne guerre
de bluffer, mais il faudrait tout de même, avant que la musique ne s'arrête,
qu'un accord intervienne qui permette un transfert de votes de la gauche vers le
centre où ils seront plus utiles. Cela en espérant qu'une droite disciplinée,
pour considération à venir, ne vote pas pour Segolène, afin
d'assurer une finale Royale - Sarkozy dont ce dernier sortirait vainqueur...
Quand, d'ailleurs, à quelques jours du scrutin, 42 % des Français
se disent encore indécis, peut-on penser qu'ils ne savent pas encore quel
candidat et quelle politique ils préfèrent, où n'est-il pas
plus raisonnable de croire que, cynisme et calculs politiques plus sophistiqués
aidant, ils sont plutôt à se demander comment voter « utile »
et avoir en bout de piste le président ou la présidente qu'ils veulent
?
Dans la situation actuelle, il faut être conscient que le résultat
de cette présidentielle dépendra de votes stratégiquement déplacés.
Il serait temps que ceux qui peuvent influer sur ces déplacements assument
leur responsabilité et conseillent leurs ouailles en s'adressant à
eux comme à des adultes consentants. S'ils ne le font pas, le résultat
dépendra des calculs d'apprentis sorciers de milliers d' individus qui, sans
en avoir le doigté, « tireront à la boule » plutôt
que de viser au plus près. Le résultat sera aléatoire, peut-être
encore plus aberrant qu'une finale Le Pen - Chirac...
Dans le contexte faisant consensus d'un « État sans dessein »,
cette situation d'un électorat tripartite - gauche-droite-centre - va se
reproduire sans cesse, le centre normalement en position de force, sauf quand celle
de la gauche ou de la droite qui sera en position de faiblesse ne saura pas lire
les augures et n'aura pas l'humilité d'accepter ce centre comme un moindre
mal, offrant alors le pouvoir à son adversaire...
Il sera intéressant de voir si cette présidentielle sera la première
sous le signe de la stratégie ou la dernière sous celui de l'obstination..
Le Monde prêche pour l'obstination. On saura bientôt s'il s'agit
de courage ou d'une assez regrettable témérité.
Pierre JC Allard
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