08 09.24
Schadenfreude
Il
n’y a pas de plus grand plaisir que de pouvoir faire ce que les autres
ne peuvent pas faire. Pouvoir le faire, pas parce qu’on l’a mérité - ce
serait normal et donc un tantinet vulgaire - mais simplement parce
qu’on est soi, qu’on est ce qu’on est, qu’on est supérieur et voilà
tout. Comme Dieu, quoi…
Pas de plus grand
plaisir que cette littérale apothéose, mais il y en a un autre qui s’en
approche… C’est le plaisir sado qu’on éprouve en voyant se casser la
gueule des mecs arrogants qui se le sont bien attiré en faisant des
choses qu’on ne se serait pas permis. Des choses qu’ils ont cru, eux,
qu’ils pouvaient se permettre, parce qu’ils étaient comme des dieux.
Parce qu’ils étaient eux, n’est-ce pas… C’est le plaisir pervers qui
fait chanter aux exécutions publiques. Ça ira, Ça ira…
Il
y a un nom pour ce plaisir : schadenfreude. Pourquoi un nom allemand ?
Allez savoir… On donnait des noms grecs à nos maladies et à nos
angoisses, avant que des types comme Derrida ou Lacan fassent la preuve
qu’on pouvait être incompréhensibles avec des mots simples, juste en
prêtant aux mots un sens qui resterait un secret d’initiés. Ne tombons
pas dans cette trivialité. Disons audacieusement : schadenfreude.
Il
y en a combien aujourd’hui qui, sans le dire, s’amusent comme des fous
à voir s’effondrer le château de cartes du capitalisme ? Autant qu’il y
en a à n’avoir rien à perdre… Ils devaient être plus nombreux qu’on ne
le croyait, car la schadenfreunde est palpable, dans le métro et les
cafés. Ou serait-ce que beaucoup n’ont pas encore tout à fait compris ?
Compris que ce métro et ces cafés et eux-mêmes sont dans la trajectoire
des débris…
Avant de rigoler des mésaventures des
riches, il faudrait s’assurer d’abord que ce sont eux qui vont boire la
tasse… et non pas nous. Paulson et un quarteron de législateurs aux
Etats-Unis en sont à concocter un plan qui sauvera le système
capitaliste… en faisant simplement absorber par le monde ordinaire 700
milliards des dettes des institutions financières et la reprise de
Fannie et Freddie, quand elle aura produit ses effets, leur en aura
coûté encore plus ! Ajoutez AIG et quelques babioles, on en aura pour
un trillion (1 000 000 000 000). Peut-être deux. De l’agent qui va
passer des rieurs vers les « victimes ».
Et alors ?
Il y a bien longtemps qu’il y a deux richesses qui ne se mêlent pas,
dont une qui n’est que du papier que les riches s’échangent, pourquoi
s’en inquiéter ?… C’est que, cette fois, quelques-uns des crétins qui
se prennent pour Dieu ont permis qu’elles se mêlent… Au lieu de
garantir des rêves par d’autres rêves, on est allé coller des trillions
de « richesses pour spéculer » sur des pans de réalité. Un peu de tout,
mais surtout des maisons... Derrière les transactions de papier
commercial, il y a donc maintenant de vraies propriétés qui sont en
jeu. On est à ruiner le monde ordinaire.
On a mis la
richesse réelle du monde ordinaire au clou pour garantir les
spéculations des financiers. Il y a eu des bavures et maintenant on
demande à l’État d’intervenir. En principe, pas de problème, l’État
imprime tout le papier qu’il veut. La où ça se gâte, c’est que les
financiers ne veulent pas cette fois que l’on imprime ce papier. Les
financiers ne veulent pas d’une inflation qui leur ferait porter une
partie du poids des erreurs qu’ils ont commises.
Alors
on voudrait que ce soit le peuple qui trinque. Chantage simple des
banquiers : nous tenons l’économie en otage ; vous nous donnez 700
milliards et nous la relâcherons. En attendant, nous abattrons une
victime par jour. Lehman, Washington Mutual, Wachovia… Vous pensiez
qu’ils étaient nos amis ? Le capitalisme n’a pas d’amis. Alors si vous
croyez que vos fonds de pension et vos emplois nous inquiètent…
Medaille
d’or du cynisme, on peut compter sur les médias pour présenter cette
opération de brigandage comme une œuvre pie. A un poll récent de Lou
Dobbs sur CNN, 91 % des Américains ont dit qu’ils ne voulaient pas
payer la rançon. « Not now, not this time… » – comme dirait Obama –,
mais on ne lui passe plus le micro. La presse est monolithique pour
demander au peuple de prier pour que le Congrès accepte de payer la
rançon.
Plus un mot sur cette opposition du peuple
américain. On corrompt les congressmen un à un et, quand on aura une
majorité, on procédera aux échanges : on donne 700 milliards aux
banquiers, les banquiers relâchent l’économie qu’ils tiennent en otage.
On demandera ensuite au peuple américain de se réjouir que ceux qui
l’ont exploité « acceptent » ce tribut supplémentaire. Allez, remerciez
Dieu dans les chaumières…
S’il y avait une
démocratie aux Etats-Unis, on ferait la volonté du peuple. On mettrait
sous tutelles les institutions financières, on nationaliserait celles
qui sont en déconfiture et on pendrait – figurativement – quelques
banquiers-amiraux pour encourager les autres.
On
ramènerait les taux d’intérêt des propriétaires aux taux initiaux qu’on
leur avait consentis, on leur prêterait l’argent nécessaire pour qu’ils
puissent rencontrer leurs échéances et on indemniserait les tiers
détenteurs de bonne foi des créances boursouflées à tous les paliers
avec l’or qu’on prendrait dans la bourse des amiraux, avant d’ouvrir la
trappe…
On verra bientôt ce que fera le gouvernement
des Etats-Unis. Après, on s’adaptera au monde qui sera là et dont on ne
sait aujourd’hui la forme qu’il prendra. Ensuite, on rira bien… Ensuite
la schadenfreude… si c’est le peuple qui rit le dernier.
Pierre
JC Allard
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