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Réciprocité
À
la base de toute société, il y a le concept implicite de
réciprocité. La justice étant, bien sûr, un projet en
construction, la réciprocité demeure souvent un non-dit et un principe
qui n'est pas exprimé prête à interprétation. La nature humaine est
ainsi faite que, dans la réalité, chacun ne contribue à la société que
ce que les circonstances l'obligent à y contribuer et en retire tout ce
que sa force lui permet d'en prendre.
Ce
que chacun contribue à la société détermine sa valeur pour les autres,
mais ce qu'il en retire ne dépend donc pas de cette valeur, mais de sa
force. Avec la société vont donc naître des inégalités et l'injustice.
La seule limite intrinsèque à l'injustice vient des impératifs de la
division du travail lui-même.
Chacun,
quelle que soit sa faiblesse et la méchanceté humaine, jouit toujours
du respect qui découle de son utilité. Toute utilité a sa valeur et
l'esclave, qui n'a aucun droit, reste protégé par sa valeur qui est
celle de son travail. On ne le détruit pas, on l'utilise. Il suffit
qu'il travaille. Ce qu'on peut obtenir par des châtiments : la force
est là pour ça.
Dans
une société primaire, pour obtenir un travail simple de travailleurs
interchangeables, il suffit que le fort menace le faible et au besoin
le punisse. La réciprocité reste à l'étape du voeu pieu. Quand une
société se complexifie, cependant, des compétences multiples sont
requises dont chacune devient plus rare et donne donc plus de valeur à
qui la possède. Chacun garde le respect dû à son utilité, mais cette
utilité peut devenir indispensabilité et donc conférer un véritable
pouvoir, au moins d'omission, à celui qui la détient. Le fort doit
manier la trique avec plus de discrétion.
Certaines
compétences apparaissent irremplaçables et suscitent plus de respect.
Il en est, surtout, qui ne peuvent donner entière satisfaction à celui
qui en profite que si elles sont appliquées avec bonne volonté par
celui qui les a, chercher à l'y obliger ne donnant pas les résultats
escomptés. La peur peut saboter les résultats, même si l'exécutant
terrifié ne le souhaite pas et voudrait bien qu'il n'en paraisse rien.
A fortiori, s'il VEUT insidieusement saboter son action !
Celui
qui a la force apprend donc vite qu'il vaut mieux garder heureux son
chirurgien, sa courtisane et le précepteur de ses enfants. Quand il l'a
compris, il voit qu'il est plus efficace d'obtenir ce qu'on veut par
des promesses que par des menaces et le sourire revient au gynécée et
chez les précepteurs. Quand une majorité effective de la société l'a
compris, on passe d'une structure sociétale rigide qui repose sur la
punition à une plus souple qui repose sur la récompense.
C'est
une approche infiniment plus efficace, car celui travaille fait mieux
ce qui va dans le sens de ce qu'il veut faire et s'il le fait dans la
sérénité. De plus, tous ces gens qu'on doit utiliser pour manier le
bâton dans une société gérée par la peur ne produisent rien et peuvent
même se rebeller. Surtout, menacer et punir exige une surveillance et
des efforts constants, alors qu'on peut compter que celui à qui l'on a
promis une gratification viendra tout seul la chercher. Le châtiment
est portable, la récompense est quérable
Le
principe peut être universalisé à tout le fonctionnement de la société.
Si chacun peut être motivé à apporter volontairement sa contribution à
la société, tout le monde y gagne. On peut y arriver, si on revient à
cette notion de réciprocité que les société en croissance ont tendance
à négliger. L'immense majorité des gens apportent sans discussion
l'apport qu'on leur demande, en échange d'une part qu'ils considèrent
raisonnable de l'apport des autres. La justice commutative peut établir
une équivalence entre la valeur des apports et la réciprocité peut
alors devenir explicite. Elle le devient efficacement quand chacun a
des droits et qu'il y a une même justice pour tous.
Comme
la complémentarité, qui permet l'efficacité et la richesse - conduisant
à une meilleure maîtrise de l'homme sur la nature et le destin - la
réciprocité est une constante de l'évolution de l'humanité. C'est elle,
dès qu'on en a compris la nécessité, qui permet que la complémentarité
puisse être acceptée, voire désirée, plutôt qu'imposée, ce qui en
retarde le développement.
La
réciprocité, instinctive, ou bien tôt acquise, de l'enfant qui laisse
aller un hochet pour un câlin, peut donc évoluer vers l'État de droit,
où tous les échange pourront être consensuels et être dès lors dits
justes et équitables, s'ils s'effectuent selon les termes dont on aura
convenu. Ce consensus n'empêchera pas que, dans leur application
quotidienne, ces termes d'échange restent presque toujours «
naturellement » biaisés par la force des parties en présence, mais il y
aura une volonté commune affirmée qu'ils ne le soient pas. Le temps
travaillera pour la justice.
En
attendant, tout pouvoir circonstanciel cherche à devenir
permanent et la société évolue vite vers la mise en place d'un cadre
"stable" et "légal" de marchandage qui donnera une légitimité à
l'inégalité. On va expliciter plus précisément le contrat social. À
l'avantage, autant que faire se peut, de ceux qui l'explicitent.
Pierre
JC Allard
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