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L'ordre de Bretton-Woods
En
attendant que la compétence s’impose, le capital, manipulant les « deux
richesses», avait tout pouvoir. Restait à faire du
néo-libéralisme le système planétaire. Il y avait d'autres options, au
départ, mais la Deuxième Guerre Mondiale allait faire que ce soit
celle-ci qui prévale. Non seulement le fascisme vaincu avait-il cessé
d'être une alternative et le communisme n'avait-il pas la force
militaire de triompher, mais, tout autre capitalisme national ayant
cessé d'exister, le capitalisme anglo-américain, débarrassé de ses
rivaux, pouvait désormais imposer sa vérité.
Fort de
l'expérience acquise durant la Grande Crise et de sa richesse, il
pouvait constituer un pouvoir économique composé non plus désormais
d'agents antagonistes, mais unifié et obéissant à des règles définies.
Il a donc convié les autres États qui en valaient la peine à Bretton
Woods, au New Hampshire, USA, en 1944, pour y accepter un nouvel ordre
mondial dont les cinq (5) éléments essentiels - non dits, bien sûr -
seraient les suivants :
1) Le vrai pouvoir
appartient aux agents économiques. Ceux-ci, toutefois, ne constituent
plus un ensemble anarchique, mais un Système unifié, obéissant à ses
règles définies par traités et sans cesse mises à jour par une panoplie
d'organisations internationales. Sous le couvert de ces organisations,
s'établissent les consensus entre agents économiques et sont énoncées,
avec vigueur ou discrétion selon le cas, les mesures qui doivent être
prises pour contrôler dans chaque État les facteurs financiers et créer
une situation propice au maintien de ce nouvel ordre mondial.
2)
Les États traditionnels sont autorisés à s'occuper de l'intendance, du
bonheur des gens et autres trivialités, mais leurs agissements ne
doivent pas mettre en péril la structure financière globale mise en
place par le pouvoir économique unifié. Dans chaque pays, une structure
bancaire et financière, indépendante du pouvoir politique, s'occupe des
choses sérieuses : l'argent, la monnaie, le crédit. Ces structures
acceptent leurs directives des institutions financières internationales
qui elles-mêmes les reçoivent d'un pouvoir économique anonyme et
discret. Le commerce international, pour sa part, se plie aux
instructions ponctuelles d’un organisme conçu à cette fin (GATT, puis
OMC), dans le cadre général d'une politique de libre échange.
3)
Conformément aux principes du New Deal, chaque État, dans le respect
absolu cependant des règles énoncées quant aux finances et au commerce,
voit à assurer à l'intérieur de ses frontières une redistribution de la
richesse suffisante pour éviter une révolution. Des institutions
financières internationales Banque mondiale et autres aident au
besoin ceux qui risqueraient de ne pas pouvoir le faire.
4)
Il est fortement suggéré aux États de se doter de gouvernements
démocratiques, lesquels évitent les dérives personnelles et favorisent
une dépendance du politique envers le pouvoir économique, conformément
à l'esprit du nouvel ordre mondial.
5) La
supériorité du modèle Sud-Américain - exploitation optimale par les
agents économiques importants, via des gouvernants locaux
raisonnablement rémunérés – ayant prouvé sa supériorité sur le modèle
européen d'occupation militaire, qui entraîne une responsabilité et des
frais pour l'occupant, il est aussi fortement suggéré aux pays
colonisateurs de se départir de leurs colonies.
L'URSS
ayant refusé de jouer le jeu et ayant la force de faire cavalier seul,
la part du monde qu’on avait prévue à Yalta lui fut abandonnée. Hors
l'aire laissée ainsi en pâture à l'URSS, le nouvel ordre mondial
consacrant la main mise des agents économiques sur le pouvoir allait
désormais s'appliquer sur le reste du monde ou tout ce qui en
comptait. Le pouvoir politique ne serait plus de taille à
lutter contre ce pouvoir économique uni qui, dès la signature de
l'accord de Bretton Woods constituerait désormais le seul vrai
gouvernement souverain.
Cet accord allait mettre
fin aux guerres entre grandes puissances et accélérer
l'enrichissement matériel global. Comme tous les
gouvernements antérieurs, ce gouvernement mondial de fait allait gérer
la production. Comme tous les gouvernements qui l'avaient
précédé, il le ferait au mieux des intérêts de ses commettants,
lesquels étaient en l’occurrence les « agents économiques
importants ». Il donnerait à chacun selon son pouvoir, mesuré à sa
force militaire brute et à sa capacité de corrompre.
Bretton-Woods,
qui était un traité entre États, recelait aussi un mode d’emploi pour
les travailleurs. Pas un pacte, puisque ceux-ci n’étaient pas
consultés, mais un protocole dont ils tiraient de grands bénéfices et
dont on ne doutait qu’ils l’eussent accepté s’il avait paru nécessaire
qu’ils en fussent informés. Le facteur travail, en 1944,
n’aurait pas eu la force d’exiger plus.
Quand on
considère ses objectifs, le système néo-libéral implanté à
Bretton-Woods a rempli ses promesses et a géré l'effort productif
commun mondial avec beaucoup de pragmatisme et un énorme
doigté. Il a entraîné, toutefois, certains
désagréments. Ainsi, la décolonisation prévue a bien eu lieu,
transformant l'esclavage en servage, mais accompagnée d'une baisse de
la production dans les pays en voie de développement dont un
libre-échange à sens unique a ruiné l'agriculture.
La
disparité entre pauvres et riches a donc augmenté à l'échelle mondiale.
Dans bien des pays, les mesures d'aide internationale n'ayant jamais
été suffisantes ni vraiment efficaces, le seuil de production qui
aurait permis un revenu dissuasif d'une remise en question
politico-sociale n'a jamais été atteint. On a fermé les yeux et le
tiers-monde est devenu une poudrière ne demandant qu’à exploser
À
l’échelle nationale, aussi, dans la plupart des pays, le modèle
néo-libéral est apparu insatisfaisant au palier de la distribution.
L'insécurité a poussé à une thésaurisation à tous les paliers, chaque «
bassin » de revenus en retenant plus qu'il n’en avait besoin et faisant
que la demande effective soit tarie longtemps avant que les besoins des
bassins inférieurs ne soient satisfaits.
Pire, la
masse des rémunérations versées aux travailleurs-consommateurs et avec
elle la demande effective allait tendre à diminuer à mesure que la
technique permettrait de produire mieux et plus vite, avec plus
d'équipements et donc moins de main-d'œuvre. Le progrès
technologique allait contribuer lui-même à générer un déséquilibre et
donc, paradoxalement, un appauvrissement croissant, continu et
indéfini. Alors que le pouvoir de la compétence augmentait…
Quelques
ajustement à faire, mais pourquoi s’inquiéter de la
quadrature du cercle, quand les roues tournent sans que le système
cesse de reposer sur sa base ? En manipulant la richesse, on avait
trouvé la solution magique : tout pour tout le monde et les
contradictions se résoudraient dans le bonheur.
Pierre
JC Allard
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