La distribution des migrants de
l'industrie entre les paliers du tertiaire a créé un problè
d'équité. La
base de la justice commutative sur laquelle se fonde une société est le
postulat d’une équivalence entre l’apport à la production et l’accès au
revenu qui permet la consommation. Évidemment, cette
équivalence n’ea jamais existé dans les faits, biaisée par l’astuce et
la
violence au service de l’égoïsme, mais il y avait, avant l’abondance,
un vaste consensus pour soutenir que cette équivalence devrait exister.
Un effet pervers de l’abondance a été de détruire ce consensus. Le
seul scénario éthique de distribution de revenu est par le travail,
réparti entre ceux qui peuvent travailler, un scénario de justice
distributive complémentaire s’appliquant à ceux qui ne le peuvent
pas. Mais, « ne pas pouvoir » est ambigu ; un nouveau
consensus a vite permis d’y assimiler ceux dont on préfère qu’ils ne
travaillent pas. Un évolution commencée il ya longtemps.
Au
début de l'industrialisation, on avait d'abord
laissé le travail industriel produire spontanément un revenu pour ceux
qu'on avait sortis des champs, mais, la productivité augmentant, dès
qu'il n'avait plus été nécessaire d'avoir tout le monde à l'usine, on
avait choisi de ne garder que « les meilleurs ». On avait envoyé les
enfants à l'école et les femmes au foyer.On en
était ainsi arrivé à ne plus avoir au sein de la population qu'une
minorité de « travailleurs », leur travail générant la
production qui répondait aussi aux besoins des non-travailleurs, ainsi
que le revenu suffisant pour l'acquérir. Dans une structure sociale
familiale,
il suffisait de donner au travailleur un revenu suffisant pour lui et
ses dépendants et de laisser les ajustements à sa discrétion. On ne
faisait que reconnaître le palier hiérarchique qu'occupait le pater
familias.Le maintien du niveau de
consommation
effective - qui exigeait qu'on remette au travailleur/consommateur la
pleine valeur de son travail, afin qu'il puisse acheter toute la
production - n'était en rien compromis, si on rendait effective la
demande de non-travailleurs par le biais du revenu payé au travailleur.
Le non-travailleur dont la demande est ainsi rendue effective est un «
bon » consommateur. Le meilleur, car celui à qui l'on donne ne rouspète
pas tant que celui qui gagne sa croûte et celui qui ne produit rien n'a
pas à être formé.Lorsque les gains de productivité
ont permis de produire plus, avec moins de travail, il s'est créé un
énorme surplus de travailleurs dans l'industrie. Beaucoup se sont
retrouvés dans des postes du secteur tertiaire où un travailleur humain
n'est pas essentiel, mais qu'il semblait encore plus rentable de
confier à un travailleur mal payé que d'investir dans la machine idoine
pour s'en acquitter. D'autres ont été mis en chômage, souvent déguisé
sous des noms d'emprunt. « Non-participation » et « sous-emploi » ont
proliféré et sont devenus endémiques.
C'est une
situation qui rappelait celle
qu'on avait connue longtemps auparavant de ne garder que les «
meilleurs ». Quand
la mécanisation a atteint le
seuil où, les machines faisant tout, le travail est devenu si
surabondant qu'il n'était plus qu'une variable à manipuler pour
justifier la distribution du revenu nécessaire à la consommation
effective, on s'est souvenu du « bon » consommateur et on a choisi la
solution de la facilité.
On ne s'est pas trop
embarrassé d'utiliser au
mieux le travailleur déplacé de son emploi par les gains de
productivité. Plutôt que de faire un effort sérieux pour utiliser toute
la main-d'oeuvre de façon productive, le système a simplement maintenu
la demande effective en distribuant des revenus aux non-travailleurs.Comment
donner plus quand on a déjà dû tout donné et commet le faire sans
contrevenir à l'équation du niveau de consommation effective ? Simple.
Il suffit de maintenir bien étanches les « deux richesses ». Il ne faut
pas puiser dans la part du capital pour distribuer des revenus aux
non-travailleurs, car cette part consistant en une richesse illusoire,
l'on ne pourrait la transformer en « argent pour la consommation » sans
une colossale inflation. Il faut déduire totalement le revenu donné aux
non-travailleurs du revenu des travailleurs.Ainsi,
on ne modifie en rien l'équation. Tout le revenu est toujours entre les
mains des consommateurs et seule est entre leurs mains la valeur de
leur travail et de la production. On recréé simplement, au palier de
l'État devenu « providence » et au bénéfice de tous les
non-travailleurs de la collectivité, la fonction de redistribution du
revenu qui, dans une structure familiale, avait été traditionnellement
celle du pater familias. Évidemment, on faisait ainsi que se développe
dans la société, à côté des consommateurs/travailleurs, toute une
classe de consommateurs non-travailleurs vivant à leurs dépens.Les
non-travailleurs pris en charge seraient, comme toujours, les plus
vieux
ou les plus jeunes, les moins doués et les moins instruits, mais ce
serait surtout aussi maintenant ceux dont allait décider une
quasi-loterie technologique qui rendrait certains emplois superflus.
Les perdants à cette loterie des emplois seraient entretenus, plutôt
mal que bien, traités avec condescendance, dévalorisés mais leur
demande serait effective. Les autres travailleraient plus sans que
leur revenu personnel n'augmente dans la même proportion, puisqu'un
large part du produit de leurs efforts serait détournée pour assurer
l'entretien des perdants. Dur, mais nécessaire.La
bonne volonté des travailleurs serait mise à rude épreuve, car ces
non-travailleurs, dans la société industrielle mature, ne seraient plus
des dépendants soumis aux travailleurs auxquels les liaient des liens
affectifs et leur procurant la gratification de l’autorité en
contrepartie de leur entretien. Ce serait désormais des travailleurs,
leurs pairs - et s'affirmant comme tels avec véhémence
dans une société démocratique - qui allaient vivre aux dépens
d'autres
travailleurs. On allait faire de l'assistanat un mode de distribution
du revenu du même ordre de grandeur que le travail.Comment
le faire accepter aux travailleurs ? En n'en parlant pas
trop. Les hausses de productivité permettant une production
supplémentaire avec un même travail, le travailleur ne verrait pas
diminuer le pain dans sa corbeille, il recevrait seulement moins que ce
que ces gains de productivité auraient suggé qu'il reçoive pour son
travail. Apres 40 ans de
surproduction et d'exclusion, c'est environ UN TRAVAILLEUR SUR QUATRE
qui ne travaillerait plus, les trois autres assurant son entretien.
Pierre
JC Allard
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