L’ouverture
au tiers-monde allait permettre d’y construire un système de production
sous contrôle du capital, puisque ce systeme serait constitué
d’activités se situant
encore largement en-deçà de ce seuil d’entrepreneuriat où le
capital perd sa mainmise au profit de la compétence. Sous l’apparence
d’une production à grande intensité de travail et conçue
uniquement
pour la demande étrangère, c’était bien bâtir la structure qui
correspondait aux propres besoins du tiers-monde.
C’était
une
structure similaire à celle qu’il avait fallu mettre en place
en
Occident au début de l’industrialisation et elle suivrait
inévitablement, sous l’égide du capital, le chemin vers une
industrialisation à intensité croissante de capital qu’avait suivi
l’Occident. Il faudrait bâtir une demande effective au
tiers-monde – et la vente des exportations vers le monde
développé y
pourvoirait – mais, cela fait, on pourrait ensuite y produire de
l’utile pendant des décennies, voire des siècles, avant que ne soit
atteint le point de saturation de la demande qui, dans les pays
développés, avait forcé la tertiarisation et créé la crise perverse de
l’abondance
Il semblait que l’introduction de cette
production venue d’ailleurs rendrait superflus les
travailleurs
des pays développés, mais ce n’était qu’une illusion, peut-être
un leurre. Les importations d’Asie ne rendraient superflus en
pays
développés que les travailleurs qui l’étaient déjà. Les biens
industriels que le tiers-monde pourrait vendre à prix
imbattable
aux pays développés – en plus de quelques colifichets
marginaux
- se serait uniquement ceux dont on avait
artificiellement
augmenté les coûts de revient en Occident en y maintenant une
main-d’œuvre inutile pour des fins de création d’emplois et de demande
effective.
Les importations allaient
remplacer les
productions domestiques dont les coûts de revient avaient été ainsi
gonflés
et c’est l’ouverture des marchés du tiers-monde qui serait accusée
d’avoir chassé les travailleurs occidentaux de leurs emplois.
On
ne pourrait en blâmer directement le Capital, puisque le coupable était
là, bien visible : il avait les yeux bridés.
Un
leurre,
peut-être, cependant, car quand ces emplois auraient été supprimés, on
ne se
priverait pas de substituer une machine au travailleur asiate
qui
aurait remplacé le travailleur occidental que la politique sociale
avait obligé à tenir indemne de la mécanisation. Au
contraire, ce srait faire œuvre pie, de protéger la production
nationale des
invasions étrangères !
On pourrait alots permettre
que les processus
industriels soient optimisés… et on découvrirait qu’il y a bien peu de
tâches en industrie qu’une machine issue d'unetechnologie de pointe ne
puisse pas
faire à meilleur coût qu’un travailleur, même un travailleur étranger
mal payé… Rien ne s’opposerait plus à ce que l’on puisse, sans états
d’âme
ni émotions, rationaliser la production industrielle en la
mécanisant totalement, comme on
aurait pu le faire depuis longtemps.
Il
y aurait un éxode quasi-total des
travailleurs
occidentaux
hors des tâches programmables du secteur industriel, car celles qui,
pour des raisons stratégiques, subsisteraient en pays développés
seraient rapidement mécanisées. Il vaudrait mieux
délocaliser les autres vers le tiers-monde, puisque c’est là
qu’existerait surtout la demande pour ces tâches simples. Ce
serait faire le simple
constat de la supériorité du capital pour effectuer des tâches
mécanisables.
Le corollaire évident, toutefois,
était que le
Capital devrait renoncer au contrôle de toute production
reposant sur des
tâches inprogrammables. L'initiative pour
accomplir les tâches requises au palier de complexité atteint
en pays
développés exigeait que ce soit
des
travailleurs-entrepreneurs qui y soient maîtres et le capital
ne pourrait y intervenir que de loin. C’est tout un
nouveau système de production constitué de
tâches au-dela du seuil d’entrepreneuriat qu’il fallait bâtir
en pays développés, une
structure complémentaire à la production à forte
intensité de capital qui se développerait au tiers-monde.
Les
travailleurs de
l’Occident devraient être MASSIVEMENT recyclés vers des tâches plus
complexes
: les tâches au-dela du seuil où la compétence prend le pas sur le
capital comme facteur dominant de la production. C’est de ce
recyclage qu’on parlait depuis que la mécanisation avait rendu la
production industrielle triviale. On avait accepté les pires absurdités
de la crise perverse pour eviter de le faire. Maintenant, avec
l’ouverture au tiers-monde, on le ferait.
Il fallait
compléter
la pirouette dans le monde irréaliste, car ne pas disposer dans les
pays développés d’une
structure de production au-delà du seuil d’entrepreneuriat qui soit
complémentaire à celle du tiers-monde créerait un niveau INSUPPORTABLE
d’absurdité. Bâtir cette complémentarité,
au
contraire, ramènerait le système global à la réalité d’un vrai travail
pour une production utile – pour les vrais besoins et les vrais désirs
- et l'on pourrait dispenser une vraie rémunération
correspondant aux
efforts fournis, conformément aux principes de la justice
commutative. Un monde à l’endroit.
Ce qui
ne veut pas dire
que ce monde à l’endroit serait juste. Seulement que les
forts
abuseraient des faibles en suivant des règles encadrées par
des
lois et en utilisant des moyens que leur rationalité rendrait au moins
prévisibles. En exportant les emplois de
moindre
niveau vers le tiers-monde - ou en les confiant chez-nous à des
immigrés, - on spécialiserait les pays développés et leur main-d’œuvre
vers les emplois inprogrammables, les emplois « nobles ». Il n’était
pas dit que ce partage ethnocentriste inspiré de l’économie libérale
classique correspondrait longtemps aux aspirations des peuples du
tiers-monde, mais ça, c’était un problème pour demain…
Remettre
le monde à l’endroit pour travailler vraiment et produire de l’utile
n’empêcherait pas, non plus, de maintenir les aspects « positifs » du
monde irréaliste : l’argent n’y vaudrait toujours que ce que
le
pouvoir voudrait qu’il vaille et le rapport entre travail et
rémunération serait encore fixé pour optimiser la
consommation de
ce qu’il serait le plus avantageux pour le capital de produire.
Assainie de ses aspects les plus outranciers, toutefois,
la vision du monde
« irréaliste»,
conçue au départ comme une brève période de transition,
pourrait sur
le plan financier devenir la norme.
Indéfiniment…
Comprenant
que ce
nouveau paradigme ne signifiait pas qu’il dût renoncer a son pouvoir
sur la société, mais seulement l’exercer par d’autres
moyens, le
Capital, en s’investissant désormais prioritairement dans le
tiers-monde, pouvait mieux accepter de laisser aux travailleurs des
pays développés
le contrôle de la production au-dela du seuil
d’entrepreneuriat.
Pas sans un combat d’arrière-garde pour chaque ru et chaque
lieu-dit
qu’il abandonnerait, cependant
Pierre JC
Allard
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