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Le
temps du désordre
La
décadence qui s'amorçait ne serait pas un
phénomène local, mais un problème mondial. A divers degrés, ce que l'on
vivrait ici ou là serait une facette de ce qui se passerait
partout. En refusant de partager son pouvoir, le capitalisme allait
créer un problème d'ordre. On aurait voulu croire que pauvreté et
désordre allaient de paire et que le temps apporterait une commune
solution dans un enrichissement collectif. Le désordre, hélas, ne
croîtrait
plus seulement dans la pauvreté, mais partout.
Dans le monde sous-développé, en Afrique, en Amérique
latine, une partie de l'Asie, une pauvreté objective abjecte créerait
une
crise permanente. Le pouvoir formel y deviendrait précaire, son emprise
réelle
faible, sa légitimité nulle. Parfois, un pouvoir clanique, arbitraire,
devenant toujours de plus en plus mafieux - puisque la criminalité y
est le seul secteur porteur de l'économie - pourrait s'y exercer de
fait,
ici ou là, mais sur des territoires trop restreints pour que puisse s'y
maintenir une structure de développement stable. Le désordre serait
presque total ; on mourrait au jour le jour, sans attirer l'attention
Dans les pays dits « en voie de développement », s'établirait
presque toujours un pouvoir
totalitaire. Ces régimes
sseraient dénoncés et souvent sabotés par le reste des nations; pour ce
motif de
dictature, ou ce prétexte en cachant de moins avouables. Ces pays, de
toute façon, auraient perdu la partie de créer le bonheur, lequel n'est
vraiment possible que dans la liberté. D'autres feindraient
une forme de démocratie, mais celle-ci tout entière soumise à
une
omniprésente corruption et leurs assises mêmes sapées par les
deux
(2) problèmes systémiques, auxquels ils n'échapperaient jamais: un
chômage endémique et une dette publique en croissance ininterrompue
Ajouter, dans le tiers-monde, les guerres spontanées ou
fomentées qui viennent et vont, comme toujours, mais semblant plus que
jamais inutiles. Des guerres qui apparaîtraient désormaisencore plus
désespérantes, car elles se termiraient sans que la paix ne revienne
vraiment, la
violence se poursuivant, plus ou moins larvée, dans un
désordre permanent. Les oasis de sécurité deviendraient plus rares sur
cette planète.
Cette sécurité, là où elle subsisterait, serait sans cesse plus
précaire, moins sereine....
Dans les pays dits développés, les USA offraient l'exemple
qui semblait prémonitoire d'une fracture sociale entre les pauvres et
les
riches, entre les blancs et les autres. Une fracture qui s'élargirait
et
conduirait à un inévitable éclatement, dont l'imminence serait occultée
par
un cirque médiatique: un déluge d'informations incohérentes qui,
paradoxalement, sert de censure et permet que le citoyen moyen n'ait
plus qu'une vision de plus en plus floue de l'ensemble de la situation.
L'Europe allait suivre la même voie. Les inégalités
inhérentes à une expansion qui y ferait cohabiter ses
nations riches et pauvres et une immigration incontrôlée y créeraient
peu
à peu
des opposition ethniques et raciales à la mesure de celles de
l'Amérique. Une voie balisée par la concentration de la richesse,
l'exclusion progressive des travailleurs, la récupération de la
démocratie par la manipulation des médias, la rupture de la solidarité
sociale, le choix de la décroissance, la diminution inexorable des
services sociaux et une perte d'éthique.
Cette perte d'éthique favorise la criminalité dans
les pays riches comme dans les pays pauvres,
mais elle y prend d'abord une autre forme. C'est la
prolifération de la délinquance et une désaffection croissante
envers
les valeurs sociales sans lesquelles une société complexe ne peut
survivre. On assiste de plus en plus à l'abus de biens publics, à la
fraude fiscale généralisée, au travail au noir et, surtout, toutes ces
tares deviennent socialement tolérées. Il devient acceptable de ne pas
respecter les règles qui ne nous conviennent pas et l'on peut compter
sur l'indulgence des autres, puisqu'ils en font tout autant.
Le seuil à partir duquel le désordre s'impose grimpe
sans cesse plus haut sur l'échelle de la richesse et de la
respectabilité. Voyez des ministres
convaincus de gestes criminels se représenter sans gêne devant les
électeurs,
voyez, aux USA, une vedette de la télévision signer des contrats à
partir de sa
cellule de prison et sourire aux photographes invités. il n'y a plus de
véritable opprobre à l'illégalité. Institutions, méthodes, mécanismes,
objectifs ne font plus consensus.
Chacun prend donc ses distances de l'ordre établi dont le
capitalisme ne l'a pas invité à être partie prenante. Il est devenu
acceptable de ne plus EN être. Chacun s'en dégage presque en
catimini, mais sans trop de pudeur, content d'en sortir, mais sans
entendre l'appel d'une alternative autre que son propre individualisme.
Chacun le quitte sans se sentir encadré par autre chose et devient
donc ainsi vulnérable et même plus ou moins consciemment, réceptif au
désordre.
Le « système » qui gère la société n'inspire plus aucun
respect. Que ce soit à tort ou à raison, regrettable ou non, ce sont
d'autres débats. Ce qu'il faut d'abord s'admettre, c'est qu'une société
ne vit pas sans un système qui la gère et des lois qu'on respecte. Sans
une large adhésion aux valeurs d'un système qui sert de
référentiel pour déterminer ce qui est
bien, il n'y a pas de société possible. Elle s'étiole, entre en crise
et meurt. C'est la voie de la décadence. Somme nous une société
moribonde ?
Pourquoi cette désaffection, comme si les principes, les
valeurs les raisons de vivre qui devraient encadrer notre société et y
maintenir l'ordre ne collaient plus avec la réalité et l'esprit du
monde actuel ? Après des siècles à se gaver de progrès,
comme Rome s'était nourrie de conquêtes, la vaste majorité de
l'humanité ne croit plus que demain sera mieux qu'aujourd'hui. En
refusant que le systeme de production évolue vers une
PARTICIPATION, le capitalisme a empêché que se développe dans la
société elle-meme la participation qui conduit à une
appartenance et à la solidarité. On a voulu qu'ii y ait les
capitalistes... et les autres.
Sans
solidarité au soutien de l'ordre, le désordre s'installe partout. Même
en Occident, au coeur
de la société globale, la croissance du nombre de ceux qui rejettent le
système est exponentielle. Qu'on les
appelle exclus
ou rebelles, leur refus est le signe d'une société en
phase terminale.
Pierre
JC Allard
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