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La compétence
En y ajoutant la manœuvre des « Deux
richesses », l’approche néolibérale semblait parfaite. Aux travailleurs
on donnerait tout… pourvu qu’ils ne demandent rien. L’équilibre est
subtil entre les richesses qui s’entrecroisent et il faut des
travailleurs dociles. On les traitera avec mansuétude, en échange de
leur obéissance. On tient leur accord pour acquis, puisque le capital a
TOUT le pouvoir
La seule limite concrète à ce
pouvoir est la nécessité de maintenir une demande
effective. On ne peut pas laisser les travailleurs
sans ressources, puisque les travailleurs et ceux qui en dépendent pour
leur subsistance constituent la masse des consommateurs. Le
capital fixe perd toute valeur dès qu’il est privé de leur demande
effective et paraît ne plus avoir alors aucun espoir de
profit.
Cette exigence est une protection
collective pour la classe ouvrière, mais le travailleur individuel n’en
retire aucun pouvoir. Le facteur travail a bien le recours de tenir en
otage le capital fixe qui sans lui ne produit rien - c’est le principe
même de l’action syndicale - mais c’est un pari
bien risqué, car ce n’est que tous ensemble que des travailleurs
interchangeables sont indispensables… Or, de larges
regroupements sont toujours vulnérables à la corruption et à la zizanie.
Le
capital peut donc presque toujours se dispenser de rémunérer
adéquatement tous ses travailleurs, à condition d’en privilégier
quelques-uns. Il n’a pas à distribuer les revenus selon les
besoins des travailleurs, mais selon ses besoins de producteurs, pour
ajuster la demande à l’offre… et maintenir les équilibres.
Le
pouvoir écrasant du capital est un irritant pour le travailleur, sans
égard aux aspects strictement économiques de la
relation, car il n’a pas ce contrôle
discrétionnaire sur sa propre action qui va de paire avec le concept de
liberté. Il pourrait se rebeller et compromettre un équilibre bien
délicat…. Mais on peut compter sur sa complaisance ; c’est le
capital qui a tout le pouvoir. Pour l’instant.
Le
rapport des forces peut changer selon l’importance relative des
facteurs. Le pouvoir total du capital en production ne va
durer que le temps des travailleurs interchangeables, ce qui n’est que
la préhistoire de l’ère industrielle.
Quand
arrivent les machines, en effet, les gestes répétitifs des travailleurs
sont peu à peu assemblés en séquences de plus en plus complexes et
confiés à ces machines, de sorte que tout travail humain utile devient
vite une prise de décision. Tout travailleur
devient un preneur de décisions, un travailleur d’initiative et de
créativité, car décider est le premier palier de l’initiative et la
première expression de la créativité.
L’industrialisation
va donc vite exiger de chaque travailleur une part croissante
d’initiative ; le travailleur qui en est dépourvu devient inutile, car
une machine le remplace. La distinction initiale entre le «
travailleur » qui apporte l’énergie et l’«entrepreneur » qui apporte
l’initiative va donc s’estomper peu à peu et, dans une société
industrielle mature, devenir désuète.
Le
travailleur-énergie devient un anachronisme : il ne reste que
des « travailleurs de l’initiative » qui ne se distinguent que par leur
type de rémunération, profit pour les uns et salaire pour les
autres. Dans un société complexe, il doivent TOUS
prendre des décisions variées, dont chacune exige une « compétence »
distincte.
La compétence, c’est ce qui permet de
prendre les bonnes initiatives et les bonnes
décisions… ou au moins d’en prendre de meilleures plus
souvent. On pourrait définir la compétence comme
une aptitude acquise à prendre les bonnes
décisions. Reposant sur des connaissances, qui ne
sont cumulables que par celui qui les a acquises, la compétence n’est
pas appropriable. Le travailleur ne peut en être privé et, le
voudrait-il, qu’il ne pourrait pas plus s’en départir que le
léopard de la Bible de ses taches !
La
production en marche vers l’abondance tend à se complexifier.
Une complémentarité des tâches s’impose qui mène à une division de plus
en plus fine du travail, forçant le parcellement de la main-d'oeuvre en
une myriade de compétences complémentaires, toutes essentielles. Il se
crée une multitude de petites niches dont chacune exige des compétences
distinctes.
Or, c’est parce que le
travail-energie était indifférencié que l’industrialisation l’avait
rendu surabondant. Différencié en compétences spécifiques à l'intérieur
de ces niches, le travail redevient une ressource rare et
c’est là que commence à changer le rapport des forces entre capital et
travail
La rareté des compétences croît
inexorablement avec la complexification de la production, alors que
l’équipement n’est toujours qu’une application reproductible – et
sujette à désuétude - d’un produit lui-même résultat d'une démarche de
production où la compétence joue un rôle croissant. Cette
primauté de la compétence est de plus en plus manifeste, à
mesure que l’on remonte dans la structure de production, vers les
paliers en amont où l’on produit « les outils », jusqu'au
palier de la conceptions et de la recherche, où il ne reste comme
facteur significatif de production que le travail sous son aspect
compétence
Dès qu’il est apparu que la
complexification de la production exigerait que la main-d’œuvre ne soit
plus une masse de travailleurs interchangeables, mais se transforme en
une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable, on
pouvait d’ores et déjà prévoir que le jour viendrait où la rareté du
travail sous ses multiples avatars le rendrait plus précieux que le
capital fixe.
Quand arriverait
l’abondance et que le défi ne serait plus de produire plus, mais de
produire sélectivement sans cesse autre chose, il y aurait une
fragmentation constante des compétences et certaines de celles-ci
vaudraient leur pesant d’or.
Le pouvoir
du facteur travail - largement chimérique lorsqu’il requiert
une solidarité exemplaire d’une multitude de travailleurs,
car c’est une condition bien difficile à réaliser- n’appartiendrait
plus seulement à la « classe ouvrière », mais passerait vers des
groupes de travailleurs de plus en plus restreints, chacun capable de
devenir à lui seul indispensable.
Ces petits groupes
seraient dans un tout autre rapport de force avec le capital,
propriétaire des équipements. Il faudrait donc ajuster
constamment, par l’assistanat et autres manipulations
financières, le déséquilibre offre-demande qui ne manquerait pas de se
manifester quand il faudrait concilier une concentration de
la richesse inhérente au système capitaliste avec une indispensable
démocratisation de la consommation.
Le capital
allait devoir surveiller de près cette montée en puissance de la
compétence…
Pierre
JC Allard
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