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Le modèle de la surproduction
Planifié par les managers, agréable à une majorité effective
en Occident, mais profitant surtout aux capitalistes, un modèle économique
de surproduction systémique a donc été mis en place qui allait
fonctionner durant quatre décennies, recouvrant cet âge d'or qu'on
a appelé les Trente Glorieuses, mais s'étendant jusqu à la
chute du Mur de Berlin qui allait marquer vraiment la fin d'une époque.
C'est un modèle qui apportait une prospérité ostentatoire encore
jamais vue, mais créait aussi une exclusion dont les conséquences
viendraient nous hanter. Ce modèle reposait sur des progrès techniques
phénoménaux, mais exigeait quelques supercheries, fermait les yeux
sur une divergence irréconciliable entre producteurs et consommateur et tolérait
de se satisfaire d'un enrichissement largement illusoire qui ne répondait
pas aux besoins, ni même à la demande.
Les supercheries, rendues multiformes et omniprésente par la publicité,
visaient, pour les biens de consommation courante, à susciter chez les consommateurs
des besoins artificiels, puis à leur vendre le futile et l'inutile déguisé
en essentiel, le tout affublé d'une pseudo qualité souvent mythique
qui faisait apparaître précieux ce qui souvent était à
peine acceptable. Pour les biens durables ou semi-durables, on en faisait tout autant,
mais il s'y ajoutait les incongruités inhérentes à l'opposition
essentielle entre le consommateur qui veut acheter un produit qui dure et un producteur
qui veut lui vendre un produit ne dure pas.
Ces produits semi-durables, constituant une part énorme de la production
industrielle, c'est en manipulant la variable « durée », en jouant
sur la durabilité et l'usure d'une part, sur la désuétude planifiée
(obsolescence) d'autre part et en maîtrisant le cycle de remplacement des
produits qu'on peut achever la mutation définitive d'un système de
production afin qu'il n'existe plus que pour produire.
Quand on prend pour politique de fabriquer des produits qui ne durent pas, ou qui
ne durent pas autant qu'ils devraient durer, on repousse aux calendes grecques la
satisfaction du besoin qui devrait être le but ultime d'une société
industrielle conçue pour apporter l'abondance. On peut dès lors garantir
que la demande ne sera jamais satisfaite que l'industrie restera prioritaire et
que le capital gardera sa position dominante dans la société.
Avec le modèle de surproduction, on s'adonnerait à la production de
biens superflus et on favoriserait leur mise au rancart accélérée
pour permettre d'en produire davantage. On avait ainsi un plan viable de transition
vers une économie tertiaire au rythme de la mécanisation progressive
des services et en maintenant l'ordre social inchangé. On vivrait un âge
d'or et l'on gérerait l'exclusion selon les principes de la justice distributive.
Il y avait néanmoins deux (2) inconvénients à ce modèle.
Le premier, c'est que les ménages de la classe moyenne ayant complété
leur équipement de base, tous les marchés industriels importants étaient
devenus matures. On ne produirait essentiellement à l'avenir, pour la consommation
domestique,que les biens semi-durables nécessaires pour assurer le remplacement
de ceux qui seraient usés ou désuets. La même règle s'appliquerait
aux quelques gadgets genre télévision couleur, ordinateurs portables
et téléphones cellulaires qui s'ajouteraient à cet équipement,
mais n'en représenteraient qu'une modeste part..
Dans cette situation, chaque baisse de durabilité est un APPAUVRISSEMENT
collectif bien réel, puisque la valeur de l'investissement en biens semi-durables
à usage domestique que possède la population, en termes des services
que ces biens peuvent rendre pendant la période où ils seront utilisés,
est évidemment inférieure à ce qu'elle serait si ces biens
étaient faits pour durer. Chaque fois qu'on produit encore une fois la même
chose, pour répondre à un besoin qu'aurait pu continuer à satisfaire
le bien qu'on remplace - si on ne l'avait pas fabriqué pour qu'il s'autodétruise
! - un producteur fait un profit et le système perdure mais le consommateur
n'y gagne rien. Son patrimoine ne s'est pas enrichi. L'obsolescence planifiée
l'a privé du fruit de son travail.
L'autre inconvénient, c'est que cette production inutile conduit à
consommer, tout aussi inutilement, davantage des intrants de la production. Quels
sont ces intrants ? Les matières premières - ressources naturelles,
incluant l'énergie - le capital et le travail. En ce qui a trait aux matières
premières, on peut limiter les dégâts par le recyclage, mais
bien imparfaitement et il y a des ressources non renouvelables qui s'épuisent,
ce dont avec le temps on devient de plus en plus conscient. En ce qui concerne le
travail, il n'y a pas de recyclage possible. Une heure perdue à produire
l'inutile ne reviendra jamais. Le modèle de la surproduction gaspille le
temps et le temps est ce dont la vie est faite:. C'est votre vie que le système
gaspille.
C'est sur le facteur « capital », cependant, que le modèle de
surproduction aurait son impact le plus évident. C'est là que se situe
la charnière entre le réel et le symbolique et c'est donc là
que se fait le passe-passe qui permet de faire apparaître comme un enrichissement
ce qui en réalité est un appauvrissement. Dans un modèle de
surproduction privilégiant l'obsolescence accélérée,
le capital réel sous sa forme d'équipement et d'outils s'use en pure
perte à produire l'inutile, sans qu'il ne croisse sous sa forme de réserve
pour constituer un patrimoine.
La seule chose qui se crée est une richesse symbolique fictive qui s'enfle
des profits monétaires réalisés. Une enflure qui suffit à
faire jouir ceux qui en disposent, mais qui cache un appauvrissement en termes réels
et un insupportable manque à gagner, puisque la production demeure ainsi
fondamentalement industrielle et que les services que l'on souhaitent restent rares.
Même les pauvres sinon les plus pauvres peuvent avoir accès
aux babioles les plus affriolantes que produit l'industrie, mais les services sont
pour les riches.
Quelques inconvénients, mais, somme toute, un modèle qui devrait faire
l'affaire durant la période de transition vers le tertiaire. Il suffit d'avoir
un plan cohérent pour gérer l'insatisfaction dans la surproduction.
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