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Les joueurs bien élevés
Le héros - ou le traître, selon
le camp qu'on choisit - arrive dans ce qui paraissait une chasse
gardée avec un nouveau concept et un capital financier qui n'est pas
déjà investi et qu'il prend le risque de transformer en un nouvel
équipement. Si le concept est porteur et que l'équipement produit mieux
et à meilleur compte, ou répond mieux aux désirs des consommateurs
constituant la demande effective, l' Étranger va s'accaparer du marché.
Ceux qui le détenaient doivent réagir ou ils sont perdus. L'offre
condescend alors à écouter la demande. Brièvement.
Dans
ce nouveau scénario, ce ne sont plus, comme le voudrait la théorie
classique, les signaux qu'envoie la demande qui entraînent une réaction
automatique des producteurs. Ceux-ci sont en attente d'un autre signal
: celui de l'investisseur trouble-fête. En fait, ce n'est plus de la
demande mais de l'offre que doit venir l'initiative du changement.
L'équilibre à maintenir entre l'objectif de satisfaire la demande et
l'exigence d'amortir les équipements est évidemment biaisé en faveur du
report de la décision de réinvestir et l'adaptation de l'offre à la
demande subit un décalage systémique.
Un décalage
d'autant plus important que le pouvoir du producteur est grand face à
celui du consommateur, car la tentation est forte de tirer un peu plus
de profit de l'équipement. De retarder l'innovation et, au besoin,
d'abattre dans un défilé - symboliquement, on veut le croire - les
héros en puissance qui voudraient compromettre les profits des cartels
de fait qui règnent sur la production de chaque branche d'activités.
Les héros n'arrivent pas. La production continue inchangée pour encore
un temps et la demande, pendant ce temps, est de moins en moins
satisfaite. C'est le scénario le plus fréquent, car, comme disait
Macchiavel, rien n'est plus difficile que de changer l'ordre établi.
Les
joueurs peuvent feindre des rivalités mortelles, mais ils ont, du
simple fait qu'ils sont à la même table, plus d'intérêts communs que de
différends. Le marché est saturé, mais chacun a un énorme tapis et,
derrière lui, un ou plusieurs États qui ne le laisseront pas tomber.
Personne ne crie banco. Le système feint une libre concurrence, mais ce
n'est qu'un leurre. La «concurrence» n'est jamais qu'une émulation
courtoise entre joueurs acoquinés qui se renvoient l'ascenseur. Que ce
soit Ford ou GM qui prévale cette année, l'an prochain sera différent
et recréera l'équilibre. C'est le jeu qui importe.
Ce
qui est vraiment crucial pour chaque joueur, c'est ce qui l'est pour
eux tous. Pour la table « Automobile », par exemple, la position
concurrentielle de chacun à un moment donné est anecdotique ;
l'important c'est que le transport par voitures particulières ne soit
pas délaissé au profit du transport en commun et que le jeu continue.
Les vrais concurrents, ce sont les joueurs de la table à côté. Ceux du
rail qui voudraient qu'on passe au transport en commun. Ceux de
l'aéronautique qui trouvent bien injuste que l'on construise encore des
routes sans péage alors qu'on impose des taxes d'aéroport.
La
concurrence se fait de table à table et par lobbies interposés. L'État
sert d'amiable compositeur et ses lois sont ses jugements. Les
jugements font le constat de la force relative des parties en présence.
L'automobile, pas le train. Pas de supersoniques ni de super-jumbos aux
USA. Aux USA: Boeing. Seulement Boeing. Concurrence entre tables
seulement, mais ans
jamais, toutefois, même à ce niveau, compromettre la stabilité du
Casino lui-même. Le Casino du Capital a intérêt à ce que la production
industrielle se fasse en optimisant l'utilisation du capital fixe et
donc à ce que la « concurrence » n'oppose que quelques joueurs bien
élevés qui respectent les règles du jeu et ne trichent jamais sur les
choses sérieuses. Les intrus ne sont pas les bienvenus, surtout s'ils
ont des idées.
Quelques joueurs, donc, à chaque
table et chacun à la sienne. Bill Gates en informatique, mais pas en
chimie ; Hoffman-Laroche pour les pilules mais pas pour les pneus et je
vous prédis que Wal-Mart - qui circule trop allégrement entre les
tranchées de la distribution - va subir bientôt bien des avanies Le
capital financier, par sa nature même pourtant indifférencié, a mis fin
à la prolifération des conglomérats et garde désormais ses industriels
dans des cages à part, permettant une concurrence contrôlée qui n'est
plus une véritable concurrence.
On est loin du
capitalisme sauvage mais dynamique de John Rockefeller ou d'Andrew
Carnegie. Un marché bien élevé, mais, sauf pour Shylock dont le
capital se multiplie sans contrainte dans son univers virtuel,
le système
stagne. Cette fragmentation du marché réduit à néant l'effet de la
concurrence dont on fait tant état pour assurer le dynamisme du système
de production et garantit que c'est l'offre et non la demande qui
conduit
le marché.
Qu'est ce que ça produit un système
dominé par l'offre, un système qui n'existe que pour se perpétuer et
retourner un
profit au fabricant ? N'importe quoi. N'importe quoi, mais
préférablement la même chose, puisque la rentabilité de la
production industrielle va de paire avec l'utilisation prolongée des
équipements.
Chaque
innovation abrège le temps
d'amortissement des équipements dont cette innovation suggère le
remplacement, hâte leur mise au rancart et réduit le profit du
producteur.
Donc,
rien ne presse pour innover. Le résultat du marché
géré en
connivence est de freiner l'innovation. Il s'est écoulé 7 ans
entre la mise au point du DVD au
Japon et son introduction commerciale aux USA ; personne n'a
triché. Les écrans à plasma attendent sagement leur tour,
lequel viendra sans doute quand sera vraiment saturé le marché de la
téléphonie
cellulaire.
Pierre
JC Allard
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