32
Le monde irréaliste
Le modèle de surproduction devait occuper une brève période
de transition vers le tertiaire. Ceux qui comptent y trouvant leur compte, cependant,
il s'est insidieusement prolongé pendant quarante ans. Ce modèle reposant
au départ sur une supercherie une stratégie pour maintenir une
perpétuelle insatisfaction dissimulée sous les efforts feignant de
vouloir répondre à la demande - tous les éléments essentiels
à l'atteinte de son but en ont été aussi travestis sans vergogne
dès qu'on a trouvé avantage à le faire.
Avec le « postulat des deux richesses », la richesse avait déjà
accepté de donner naissance à son double monétaire, imaginaire,
virtuel détaché de la richesse réelle. En introduisant le modèle
de surproduction, on acceptait de produire n'importe quoi, ce qui conduisait à
travailler n'importe comment et finalement a créer un travail illusoire pour
faire pendant à cette richesse illusoire. Avec la création à
volonté d'un travail illusoire, il semblait qu'on eut finalement réglé
ce sempiternel problème d'une société industrielle qui est
de maintenir le niveau de consommation effective en justifiant la distribution d'un
revenu.
Le travail aussi bien que le capital étant dissociés de la réalité
pour devenir des constructions mentales manipulables à quia, on peut surimposer
peu à peu à la réalité la vision d'un monde «
irréaliste » où tous les équilibres sont maintenus et
tous les objectifs sont atteints . Un monde quasi onirique dans lequel n'ont droit
de cité que les problèmes pour lesquels il est opportun non pas de
trouver, mais de chercher une solution, les autres étant simplement niés.
Ainsi, même si toute la valeur a été monétarisée
et se retrouve en fait sous le contrôle strict de l'État, on peut justifier
la pauvreté dans l'abondance par une « lutte contre l'inflation ».
Ainsi, même si, lorsqu'il s'agit de créer des biens matériels,
il n'y a plus guère que les machines qui doivent travailler, on peut ne voir
de la crise de l'exclusion que ce qu'on choisit d'en voir dans le cadre d'une «
lutte contre le chômage ». Tout ce qui ne colle pas au modèle
est scotomisé.
On peut donc, simultanément, rester commis à un accroissement indéfini
de la productivité industrielle et ne pas former les ressources humaines
adéquates pour répondre à la demande de services du tertiaire
supérieur, puisque les exclus n'existent pas. Il n'y a que des « chômeurs
», dont le nombre varie discrétionnairement selon la définition
qu'on en donne.
Durant les années de surproduction, le pourcentage de la main-d'uvre dans
l'Industrie a donc baissé un peu partout sous la barre des 30%, des 20%,
puis des 15% sans qu'on s'en inquiète démesurément, puisqu'il
ne s'agissait toujours que de « créer des emplois ». La règle
de trois entre besoin de production, productivité et besoins de main-d'uvre
n'était simplement pas admise au vocabulaire d'un politicien poli. Les travailleurs
qui n'étaient plus au secondaire s'étaient absentés, voila
tout. Ils reviendraient quand on leur aurait créé un emploi plus productif
Les travailleurs ont néanmoins dû quitter l'industrie. Ils se sont
joints à un secteur tertiaire si peu cohérent qu'on aurait pu simplement
l'appeler « autre chose ». Là, les services de niveau supérieur
étant réservés à une petite minorité, ils se
sont répartis en deux grands groupes. Ceux qui l'ont pu sont allés
vers un secteur tertiaire de niveau moyen, souvent comme fonctionnaires, mais aussi
parfois comme cadres intermédiaires dans le secteur privé, cherchant
à produire des services pour lesquels il n'y avait pas parfois d'autre demande
que celle créée artificiellement par le système comme un écrin
autour de la production réelle. Beaucoup, diplômés universitaires,
en retiraient un prestige certain et un revenu correct, mais ils ne contribuaient
pas à la société une production qu'une majorité de celle-ci
aurait jugé utile.
Les autres qui n'ont pas eu cette chance se sont intégrés, plutôt
mal que bien à un tertiaire inférieur, fourre-tout de petits boulots,
où la demande est largement discrétionnaire et fluctue au gré
des circonstances et des humeurs des consommateurs. Le revenu global et celui de
chacun, à ce palier, résulte donc des politiques incitative de l'État
pour favoriser la création de ces activités et est même, pour
une bonne part, distribué directement par l'État lui-même dans
un vaste et complexe programme d'assistanat. Dans un monde irréaliste, la
péréquation est devenue la première fonction de l'Etat.
Dans les pays développés, les lentilles s'ajustent et on peut voir
clairement n'importe quoi. Songez qu'en calculant la productivité au coût
des facteurs on peut comparer sans sourciller la rentabilité de produire
de l'acier à celle d'enquêter sur la probités des assisté
sociaux, même si l'on sent confusément que l'impact sur l'enrichissement
collectif réel n'est pas de même nature.
Dans le tiers-monde, le même scénario s'est développé,
à ces deux distinctions près que, d'une part, les contenus de formation
étant plus vagues, les diplômes moins convaincants, les préférences
des consommateurs moins bien établies, la frontière entre tertiaire
inférieur et tertiaire moyen est plus floue et moins significative et que,
d'autre part, les mécanismes de péréquation sont infiniment
moins performants et ne suffisent pas à assurer à tous un niveau de
subsistance, ni donc une stabilité minimale à la société.
Des images du monde réel se laissent donc plus souvent apercevoir à
travers l'image de l'équilibre.
L'image elle-même est moins rassurante. Faute d'un capital pour obtenir les
équipements pourtant surabondants qui permettraient de créer un tableau
d'activité bourdonnante dans la fonction publique, par exemple, on a donc,
dans les pays du tiers-monde, une prolifération de secrétaires sans
machines à écrire, de plantons sans chaise où s'asseoir et
de fonctionnaires sans qualification particulière ni descriptions de tâches.
Ils s'y ajoutent un nombre pléthorique de policiers, de gardes armés
et de soldats qui sont supposés maintenir l'ordre au quotidien, mais deviennent
rapidement un partie du problème, une source d'insécurité et
le lieu d'incubation des mouvements de déstabilisation de l'État.
Ils sont payés et ils consomment. On peut imaginer qu'ils produisent... tout
comme en Occident
Vous pouvez maintenant commenter cet article au
BLOG Nouvelle Société !
(Cliquer ici).
SUITE
