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La métamorphose
Nous allons rapidement conduire le Phénix au bûcher. Une
bonne nouvelle, car si on attendait qu'il se momifie, la civilisation
que nous connaissons disparaîtrait à très brève échéance. Nous allons
donc imposer quelques sacrifices expiatoires. Nous allons compléter la
mise en place d'une économie tertiaire qui n'est retardée, depuis déjà
cinquante ans, que par l'intérêt du pouvoir en place de maintenir la
structure qui l'engraisse.
On produira plus de services et moins de biens matériels,
puisque c'est ce que veut la population au coeur de l'Occident, là où il
importe le plus que la demande effective soit satisfaite. On sacrifiera
de larges pans de la structure industrielle et on redistribuera même mieux
la richesse, puisque le monde actuel, avec ses disparités caricaturales
devient invivable. Ce faisant, on ruinera beaucoup de riches et on en
tuera même sans doute quelques uns. Une forme de justice exemplaire
sera faite. Dans la foulée, on donnera de nouveaux pouvoirs à l'État et
aussi aux individus.
Cette introduction de nouvelles techniques et le
changement du paradigme économique qui y correspond n'ont rien
d'inusité; on pourrait écrire l'histoire de l'humanité en prenant ces
changements comme fil conducteur. La métaphore du Phénix qui renaît de
ses cendres est celle d'un geste spectaculaire, consenti pour que la vie
continue comme avant. On présente comme un grand sacrifice de mettre
sur le bucher une structure sociale qui va rendre l'âme. Hier, Monsieur le
Marquis renonçait à ses privilèges, mais les jacques étaient à la
grille du chateau. Il voulait bien rester désormais discret sur ses titres de
noblesse, mais n'allait-il pas justement les mettre en dot à son
gendre, roturier et millionnaire ?
Aujourd'hui, le Phénix va monter au bucher forcé par une
crise financière majeure. Nous allons finalement accepter la
tertiarisation de l'économie... après trois (3) génération de souffrances
inutiles et alors que 80% de la main d'oeuvre est déjà au tertiaire !
Nous allons accepter le bradage de la structure industrielle devenu largement superflue et la
désintégration d'un systeme monétaire en faillite.
Ce sont des gestes spectaculaires, fondateurs de nouveaux
régimes, mais posés justement pour qu'une civiilisation ne disparaisse
pas, mais renaisse plutôt sans délai, largement identique à elle-même dans
ses assises. En acceptant les exigences de la société postndustrielle
et en confiant le Phenix aux flammes, nous voulons faire en sorte,
comme le dit si bien le héros du Guépard de Visconti, de « tout changer
pour que rien ne change » Mais il se pourrait bien que nous ayons une
surprise.
Nous vivons, nous l'avons dit, la crise la plus perverse
de l'Histoire de l'humanité : l'avènement de l'abondance. Il ne faut
pas confondre cette crise avec celles qui l'ont précédée. Elle ne se
terminera pas par un cérémonial sacrificiel, fut-ce un krach ou une
guerre mondiale. Elle aboutit à une métamorphose permanente,
irreversible.
L'humanité est née dans la pénurie et, pendant des
milliers d'années, son problème a été de satisfaire ses besoins
matériels. Avec la révolution industrielle, une métamorphose s'est
engagée et l'humanité, devenue chrysalide, a cherché à se bâtir des
ailes pour s'élever au-dessus de la nécessité, vivre autrement et
avoir une autre destin. Maintenant, elle y est parvenue.
L'industrialisation devenue mature a permis de développer la capacité
de produire pour tous nos besoins matériels. Totalement. Nous avons
atteint l'abondance.
Il ne s'agit plus cette fois d'introduire une nouvelle
technique, permettant de faire mieux ce que l'on déjà; un changement
fondamental est intervenu qui va permettre de faire autre chose.
L'humanité, à l'abri du besoin primaire, va pouvoir satisfaire ses besoins plus
subtils, développer de nouvelles priorités et de nouveaux projets.
L'univers étant relationnel, ce que nous sommes se définit par ce que
nous pouvons faire et l'humanité dans l'abondance devient donc vraiment
autre chose. Nous pouvons sortir du cocon et voler. Nous entrons dans
une nouvelle phase.
Nous devenons autre chose, pour deux (2) raisons. La
première, c'est que non seulement la capacité de production de la
planète dépasse largement nos besoins, mais il ne s'agit plus de passer
d'un besoin matériel à un autre autre, plutôt de leur substituer pour
une bonne part des besoins intangibles. Or, le quignon de pain dont je
me nourris en prive mon voisin, mais je ne prive personne de la musique
que j'écoute. Il suffit d'un effort dérisoire, pour qu'elle soit
indéfiniment multipliée et partagée.
La lutte pour la satisfaction n'est donc plus
nécessairement « à somme nulle ». Le constat s'impose que la lutte
millénaire féroce que se sont livrée les humains pour obtenir la
satisfaction de leurs besoins n'était qu'une malheureuse condition
propre à la vie de chenille, quand nous étions en pénurie, puis à celle
de chrysalide, quand il fallait se créer des ailes. Sortis du cocon et
devenus papillons, volant sans se heurter dans un espace infini, cette
agressivité ne leur sera plus nécessaire, ni permise.
Bien sur, il y aura toujours des ressources rares. La
demande pour la santé dont nous parlons ailleurs en est le meilleur
exemple. Mais cette rareté, quand on est dans l'intangible, n'est plus
celle d'une ressource appropriable, mais d'une compétence dont c'est
une décision humaine de se doter. La contrainte qu'impose la nature
tend à ne plus être que celle du temps. Il n'y a pas de solution finale
à cette contrainte, mais c'est par une démarche coopérative, qu'on
y résiste le mieux. L'humanité va donc devenir moins agressive et
tendre vers la collaboration et la paix.
La deuxième raison, c'est qu'il ne s'agit plus
désormais d'intervertir la hiérarchie sociale, mais de remettre en
question la notion même de hiérarchie. Dans un structure complexe,
l'efficacité passe nécessairement par la complémentarité,
l'interdépendance est croissante et tend donc à rendre tous les
participants INDISPENSABLES. Le pouvoir de chacun, face à tous et au
système lui-même, tend ainsi à grandir et à devenir total. Nous allons
inévitablement vers plus d'égalité.
Parce que nos besoins seront comblés en
luttant ensemble contre le destin - et non les uns contre les autres - nous allons vivre dans une société qui tendra vers la collaboration et l'égalité.
L'humanité en sera transformée. C'est une métamorphose. Il reste à oser
briser le cocon et à voler.
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