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Briser le cocon
« Briser le cocon », c'est accepter de produire autre chose
et de travailler autrement. C'est voir que l'importance relative des facteurs
de production a changé. C'est une prise de conscience, mais c'est
aussi une rupture avec l'ordre économique établi à
Bretton Woods, il y a soixante ans. Or, avec la reddition sans condition
de l'URSS en 1991 et l'acceptation récente par l'Europe d'une banque
centrale indépendante des États membres de l'EU, (BCE), le
réseau des institutions financières internationales, transnationales
et nationales qui représente les agents économiques importants
constitue aujourd'hui, avec le soutien militaire du Pentagone, un gouvernement
mondial de fait dont seule peut-être la Chine est encore
exclue. Les nations « souveraines » obéissent aux diktats
de ce gouvernement.
Comme tous les gouvernements antérieurs, ce gouvernement mondial
de fait doit gérer la production. Comme tous les gouvernements qui
l'ont précédé, il le fait au mieux des intérêts
de ses commettants qui ici sont les agents économiques importants.
Il donne à chacun selon son pouvoir, lequel se mesure en capacité
de corrompre et d'utiliser au besoin la force brute que lui assure aussi
la corruption.
Le Système néo-libéral, quand on considère
ses objectifs, gère l'effort productif commun mondial avec beaucoup
de pragmatisme et un énorme doigté. Il obéit pour
ce faire à certain principes de base.
1. Il n'est pas nécessaire, pour contrôler la production,
d'être propriétaire de quoi que ce soit ni d'assumer directement
la fonction de produire. Il suffit de réglementer les facteurs de
production : utilisation du sol, des matières premières et
de l'énergie, conditions et prix du travail et surtout, par le contrôle
du crédit, la formation du capital fixe, c'est-à-dire la
nature et la quantité des équipements sans lesquels une production
industrielle est impossible.
2. lorsque les facteurs sont sous contrôle réglementaire,
il n'y a pas à exercer de contrainte au palier des individus, seulement
à celui des ensembles économiques. Des indicateurs économiques
globaux jouent le rôle de senseurs cybernétiques. Les taux
d'intérêts, la masse monétaire, le crédit et
autre variables macroéconomiques servent de correctifs et sont modifiés
dès que sont atteints les seuils d'intervention prédéterminés.
Même si les petite molécules citoyennes s'affolent, au gré
des fluctuations de pression et de température, la statistique est
là qui garantit que la production de la société maintient
le cap, comme un grand vaisseau, indifférent aux pirouettes des
passagers sur ses ponts.
3. Ayant dans les faits les moyens d'un dirigisme sévère,
le Système peut se permettre de tenir un discours tout à
fait libertaire. Chacun peut faire à sa guise, et cette liberté
permet une motivation optimale des agents économiques, mais l'État
néo-libéral oriente néanmoins la production avec plus
de précision que quelque autre régime qui l'ait précédé
et il le fait à l'échelle planétaire.
Cette forme de contrôle efficace, mais discret, a été
rendue possible par le développement des techniques de computation
et de communication et notre meilleure connaissance des comportements individuels
et sociaux. Elle ira s'améliorant au rythme de l'évolution
de ces techniques. Bretton Woods a stoppé les guerres entre grande
puissances et accéléré l'enrichissement matériel
global. Il a rempli ses promesses. Il a entraîné, toutefois,
certains désagréments. Là où le modèle
néo-libéral est insatisfaisant, c'est au palier de la distribution.
La disparité entre pauvres et riches a augmenté à
l'échelle mondiale et aussi dans la plupart des pays. La décolonisation
eu lieu, transformant l'esclavage en servage, accompagnée d'une
baisse de la production dans les pays en voie de développement dont
le libre-échange à sens unique a ruiné l'agriculture.
Les mesures d'aide internationale n'ont jamais été vraiment
efficaces, de sorte que, dans bien des pays, le seuil de production qui
permet un revenu dissuasif d'une remise en question politico-sociale n'a
jamais été atteint.
Comme tous les régimes du passé, le régime néo-libéral
a pour but de combler en priorité tous les désirs de ceux
qui ont vraiment le pouvoir, puis ceux de quiconque a la force de satisfaire
les siens, distribuant ensuite le reliquat selon la force respective des
classes sociales en présence. Le système actuel prend l'approche
d'une fontaine à plusieurs bassins. Les bassins supérieurs
se remplissent et ce qui en déborde alimente les bassins inférieurs
en séquence, du plus élevé au plus bas. Si le débit
faiblit, l'approvisionnement se tarit en bas. On peut « mourir de
soif auprès de la fontaine ». C'est ce qu'on appelle répondre
à la demande effective.
Contrairement à ce qu'on en dit souvent, le régime néo-libéral
n'est pas indifférent au phénomène de tarissement
qui laisse quelques milliards d'humains dans la misère. Au contraire,
le Système est tout à fait conscient de la menace que représentent
les laissés pour compte, menace qui s'aggrave au fur et à
mesure que la science met un pouvoir de destruction significatif à
la portée de chaque individu. Au contraire du libéralisme
de Malthus, par exemple, c'est un article fondamental du credo néo-libéral
post New Deal qu'il faille prélever et redistribuer vers les démunis
la part de la production nécessaire pour qu'ils ne deviennent pas
un danger.
Le principe est donc accepté de prélever par la fiscalité
et d'acheminer directement vers les plus miséreux, le minimum qui
semble requis pour éviter un désordre social dangereux. Ceci
donne au niveau national les régimes de sécurité sociale
et, à l'échelle du monde, l'assistance internationale. Le
remède, hélas, est bien insuffisant.
L'insécurité pousse les « bassins » à
retenir plus qu'ils ne devraient, cette thésaurisation à
tous les paliers faisant que la demande effective soit tarie longtemps
avant que les besoins des bassins inférieurs ne soient satisfaits.
La demande effective diminuant lorsque diminue la masse des rémunérations
versées aux consommateurs, l'écart entre production et demande
augmente même, paradoxalement, à mesure que la technique permet
de produire mieux, plus vite, avec plus d'équipements et moins de
main-d'oeuvre. Le progrès contribue ainsi de paire à générer
un appauvrissement croissant, continu et indéfini.
Il n'y a pas de solution à ce problème aussi longtemps
que la production est n'est pas gérée dans le but de satisfaire
les besoins, mais d'optimiser le rendement du capital. Rendement d'abord
du capital fixe (les équipements), multiplicateur de la production,
mais aussi, lorsque la limite fixée par la demande effective est
atteinte, rendement du capital monétaire qui s'investit alors dans
la spéculation, créant un profit imaginaire qui ne dure que
le temps qu'on y croit.
Pas de solution, car le rapport de la rentabilité du capital
fixe à celle su capital de spéculation tend a décroître,
à mesure que diminue l'espérance de gain à tirer des
équipements et cette espérance décroît a mesure
que diminue la demande effective d'autant plus vite que les progrès
de la technologie conduisent à une vie utile plus brève des
équipements.
La logique du système est donc que l'on spécule de plus
en plus et que l'on produise relativement de moins en moins pour les besoins
réels. Or, la distorsion entre ce qui est produit et ce que l'on
devrait produire pour les besoins réels est LA cause de la misère
du monde. Il faut changer le système.
Piere JC Allard
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