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L’évolution discrète
Nous allons tout naturellement vers plus d'autonomie. Nous assistons tous les jours aux changements qui sont apportés peu à peu à la structure de production actuelle, pour que celle-ci s'adapte aux nouveaux besoins. La mise en place d'une nouvelle structure qui favorise la complémentarité et l'autonomie est à se faire. On peut en voir cent exemples autour de soi. Elle se fait discrètement, toutefois, parfois de façon bien cauteleuse. Pourquoi ?
Parce que si, à moyen terme, l’autonomie permet à des citoyens dont la liberté essentielle tient au pouvoir que leur confère leur interdépendance de développer une solidarité œcuménique avec tous ceux qui participent de cette interdépendance et c’est sans doute un grand espoir de l’humanité, la marche vers l’autonomie revêt inévitablement à court terme la forme d’une désintégration des structures plus limitées qui encadrent les solidarités partisanes, claniques et corporatistes.
Pour ceux qui s’identifient à ces structures plus restreintes, il y a donc un çoté sombre à la marche vers l’autonomie et l’État comme le Système, comprenant l’inanité d’une discussion sur les notions viscérales d’appartenance, choisissent de laisser l’évolution se faire discrètement et les structures désuètes se faner, s’étioler et disparaître sans entonner à chaque fois un libera. En laissanf faire, en fermant les yeux... et en donnant un léger coup de pouce
Ainsi, sans le dire, on a donné droit de cité au travail au noir. On a pris pour acquis que celui qui vit de l'aide sociale va travailler au noir et arrondir ainsi son revenu à un niveau acceptable. Du même coup, il rend bien service, répondant à la demande pour les petits boulots, une demande massive qui, autrement, ne serait simplement pas satisfaite. On condamne donc du bout des lèvres le travail au noir - qui est, sous un autre nom et sans en avoir la reconnaissance formelle, exactement le travail « en parallèle » qu'une Nouvelle Société veut légitimer et promouvoir - mais on le laisse proliférer, car on voit bien qu'il est inévitable et que, en fait, il nous arrange bien.
De même, on ne feint que pour la forme d'exiger des travailleurs autonomes le paiement d'une fiscalité directe (impôt sur le revenu ), alors que, pour compenser le manque à gagner, on exige plus que leur part raisonnable des travailleurs salariés. Pour ces derniers, on capte l’impôt à la source, luttant ensuite férocement pour ne leur en rendre que ce qu'on ne peut éviter de leur rendre et assujettissant le remboursement à des formules cabalistiques dont seul un expert peut comprendre le sens. Ce faisant, on confirme que les principales victimes seront les contribuables qui pourraient résister avec le plus d'acharnement à la perte de leur statut de salariés. Comment montrer plus clairement que le salut est dans l'autonomie ?
Enfin, les entreprises suppriment des emplois tant qu’ils peuvent. Il est déjà évident que la tendance est de ne garder au sein de l’entreprise que les décideurs. Par habitude et pour éviter des conflits de travail, on y garde aussi pour l’instant un personnel de secrétariat et de soutien, mais on en limoge autant qu’on peut dès que les ordinateurs et les machines le permettent. La plus grand partie de ce personnel de soutien et d’intendance, comme le reste des effectifs techniques et administratifs sont évacués par la sous-traitance, l'impartition et les autres procédés qui remplacent le salariat pour permettre la motivation nécessaire à une production efficace dans une économie de type tertiaire.
Ces changements, comme on peut le prévoir, présupposent tous une plus grande complémentarité et vont dans le sens d'une augmentation de l'autonomie du travail. Ce qui ne va pas sans causer parfois des souffrances, puisqu on y procède sans avoir préalablement mis en place un régime de travail/revenu garanti qui est la clef de voute d’une restructuration ordonnée de la main-d’œuvre et des compétences. Ce qui cause aussi quelques grincements de dents, puisque ces changements entraînent une perte de prestige et de pouvoir pour les organisations fondées en principe sur la solidarité, mais en fait sur le corporatisme entre leurs membres, comme les syndicats, et les corps professionnels. Des gémissements intermittents en sourdine, aussi, chez ceux comme les partis politiques et les églises qui font profession de courtiser ces organisations
Le passage d’une structure de petites solidarités bâties sur des en opposition à une solidarité globale de collaboration est porteur de progrès et va dans le sens d'un respect accru pour chaque intervenant social, à la mesure de son caractère irremplaçable découlant de sa complémentarité. Quand il est suscité sans la protection du travail/revenu garanti, cependant, il n’offre ce respect que sous condition et il y correspond, hélas, un croissant mépris pour ceux qui ne se rendent pas indispensables.
Ce mépris et la fracture sociale qui en résulte montrent bien que nous avons atteint la limite de la flexibilité du cadre socioéconomique actuel dont les acteurs privés peuvent tirer avantage pour y apporter des modifications. C'est maintenant la responsabilité de l'État de veiller à compléter la transformation et de le faire en palliant ses effets négatifs.
L’État doit le faire en remplaçant les lois et les normes qui freinent - bien futilement - l'évolution vers la complémentarité et l’autonomie, par de nouvelles lois qui, au contraire, iront dans le sens du changement et l'encadreront correctement. L'État est sommé par les circonstances d'intervenir et de poser des gestes concrets et irréversibles pour le changement : en modifiant le système de formation, le système judiciaire, le système fiscal et, surtout, en introduisant une garantie de revenu pour tous les citoyens
Si l'État pose ces gestes de bon gré et avec habileté et diligence, nous passerons aisément dans une Nouvelle Société. S’il ne le fait pas, nous y passerons quant même, mais le risque est grand que la transition se fasse dans les larmes, plutôt que dans la joie.
Pierre JC Allard
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