Quand les professions
se scindent et que, pour maximiser l’efficacité, les compétences deviennent de plus en plus
complémentaires, un spécialiste de type
différent apparaît. Celui qui est au faîte de sa spécialité
et à qui personne ne peut opposer, dans son domaine, une plus grande
compétence que la sienne. Il n’y a plus personne au-dessus de lui. Il a
atteint l’Olympe.
La plupart des
spécialistes de ce type sont déjà des professionnels autonomes, mais pas
tous. Il y en a dont on a fait des salariés. Les
corporations les ont parfois enrégimentés pour s’assurer l’exclusivité
d’une ressource rare, pour mieux protéger la confidentialité
des renseignements qu’elles doivent parfois leur confier, par
concession à l’hybris de leurs directeurs, voire par simple
inadvertance dans le cadre d’une entente à long terme. Parfois, au
contraire elles l’ont fait pour répondre à l’exigence du professionnel
lui-même de se voir garantir sa sécurité financière en disposant en
permanence d’une source de revenus. On a ainsi embauché un avocat, un
comptable, un médecin…
Il
est unique. On l’interroge
quand personne d’autre ne sait. Il est là justement parce
qu’on présume que personne à l’intérieur - ni même, on
l’espère à l’extérieur - de l’entreprise ne s’y connait mieux
que lui sans son champ de compétence. Personne ne peut juger de son
travail, seulement de résultats de son travail. Il est donc
apparent pour
l‘employeur, pour le professionnel lui-même et pour tous les tiers
concernés que, même salarié au sein de l‘entreprise, ce professionnel
exerce son activité de façon autonome Satisfaisant ? Dans un
système où vont prévaloir la complémentarité et l’entrepreneuriat, il
serait bien surprenant que ce professionnel demeure longtemps un
salarié.
Son statut au sein d’une entreprise, en
effet, est fondamentalement instable. Quand le champ
d’expertise de sa profession croît, ce qui est toujours le cas dans une
économie en rapide transformation, le professionnel de haut niveau ne
peut en absorber toutes les nouvelles facettes, elles sont
trop nombreuses. Or c’est toujours là que sa réalité professionnelle
l’interpelle, car c’est toujours la dernière innovation qui est la
réponse au problème qui n’a pas encore été résolu. Il devient donc en
pratique plus ignorant chaque jour, au rythme de l’augmentation des
connaissances. Il doit de plus en plus fréquemment faire
appel à des ressources externes plus finement spécialisées.
Il
peut réagir en se spécialisant davantage, maîtrisant quelques unes de
ces nouvelles facettes, mais ce sera à l’exclusion des
autres. Une partie de ce qui était sa tâche lui échappera et
sera confiée à des travailleurs autonomes possédant une
expertise plus pointue. Il peut aussi, si la taille de
l’entreprise le permet, choisir de faire de la synthèse sa spécialité
et confier TOUTES les interventions ponctuelles à des ressources
externes, ne s’en réservant que la coordination. Mais il ne
pourra en faire que le suivi administratif, car commen
pourrait-il assurer la supervision technique d’autres
spécialistes dont le spectre d’expertise est étroit, unique,
complémentaire au sien et donc la compétence est
elle aussi « olympienne » ?
Qu’il aille vers la
spécialisation pointue ou la synthèse, celui qui était jusqu’alors le
fournisseur exclusif d’une expertise ne le sera plus. Si par
exemple il était juriste et choisit la voie de la synthèse, il
deviendra un administrateur, un décideur, peut-être le « Chef
du contentieux » et sans doute un partenaire plutôt qu’un employé de
l’entreprise… mais il ne sera plus son « avocat
».
S’il a choisi la
voie de la spécialisation, il ne sera plus que l’un des nombreux
conseillers juridiques autonomes à compétences pointues auxquels
l’entreprise fait appel, uniquement selon ses besoins spécifiques en chaque cas.. Devenu
un parmi plusieurs, son statut d’employé permanent, alors que les
autres sont autonomes, deviendra inconfortable. Il partira et, pour
l’entreprise, la bonne solution sera de ne pas le remplacer.
Ce
qui vaut pour l’avocat vaut pour le comptable, le médecin,
l’informaticien, le graphiste et pour tout travailleur dont la
compétence individuelle est exceptionnelle, mais dont l’utilisation
dans leur véritable champ d’expertise devient
d’autant plus occasionnelle que celui-ci est bien précis. On
rentabilise souvent leur disponibilité au sein de l’entreprise en
leur assignant des tâches à peine connexes à leur compétence.
Mais cette utilisation d’un expert « parce qu’il est là », pour faire
ce
qu’il ne faudrait pas cet expert pour faire, est une mauvaise
utilisation des ressources humaines. On cessera de le faire.
Le
travailleur à compétence olympienne doit aller vers
l’autonomie. Il ne faut pas croire, surtout, qu’il faille
être Einstein ou Lacan pour accéder à cette compétence olympienne que
personne ne peut discuter ; il suffit de mettre le temps qu’il faut à
apprendre, de quoi que ce soit, plus que quiconque n’aura le temps ou
ne se donnera la peine d’en apprendre. C’est
l’objectif avoué de tout aspirant au Ph.D. C’est le rêve implicite de
tout spécialiste. Un rêve qui va se réaliser de
plus en plus souvent, au rythme où les compétences se scindent pour
devenir complémentaires et indéfiniment raffinées.
Jadis,
le superviseur, souvent issu du rang, connaissant bien le travail de
celui qu’il supervisait ; c’est lui qui l’avait formé. Il lui déléguait
ce qu’il ne voulait pas faire lui-même, mais il savait le faire et l’on
savait qu’il le savait. Il était clair qu’il se gardait le
droit de corriger son ex-apprenti et il avait la crédibilité pour le
faire. Maintenant, on a des salariés à compétences complémentaires
uniques, indescriptibles et incompréhensibles aux profanes que sont les
autres simples mortels... dont celui qui le supervise.
Quand le spécialiste
atteint ce seuil, le superviser sur le plan technique technique devient oiseux.
Son poste de travail est une « boîte noire » dont on ne peut
juger qu’à ses résultats. De plus en plus, personne au sein d’une
entreprise n’a les connaissances et l’expérience requises
pour discuter de la façon dont un autre travailleur
spécialisé s’acquitte de ses fonctions.
S’il
contribue à une production intermédiaire, on peut juger du travail
de chacun en vérifiant que les extrants qui découlent de son intervention
s’ajustent bien à ceux des autres postes de travail et constituent les
bons intrants pour les activités en aval. S’il est au stade
final de la production, même les résultats objectifs qu'il obtient sont secondaires :
c’est la satisfaction du client qui devient le seul vrai critère.
Le
spécialiste compétence olympienne est donc jugé à
ses seuls résultats. Mais si seul le résultat est évalué - et non
les moyens pour l’atteindre - le travailleur a-t-il vraiment
encore un patron ? Son employeur n’est-il pas devenu
simplement son client ? Dans cette
optique, plutôt qu’un employé salarié, il semble plus efficace que le
travailleur soit autonome ou associé aux profits de l’entreprise… ce
qui n’est qu’un autre visage de l’autonomie. Associé aux s profits de
l’entreprise ou d’une partie de l’entreprise. Aux profits d’une équipe.
Pierre
JC Allard
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