Depuis la révolution
industrielle et son impact sur la distribution de la richesse, on se
pose des questions sur le capitalisme, confondant le «
capital passif » - qui n’est qu’un autre nom pour la richesse
- avec le « capital actif » que constituent les
infrastructures, les équipements, les outils et tout ce qui permet au
travail de produire. Simultanément, depuis que quelqu’un a
baissé la voix et chuchoté « socialisme », on s’interroge sur le rôle de l’État dans la production,
confondant souvent la propriété des moyens de production avec leur
gestion et leur contrôle.
Pourtant,
exproprier une entreprise et en déclarer la collectivité l’unique
propriétaire, ce qui peut être fait par un simple
transport de capital action et une écriture aux livres, est une
décision de l’État bien distincte de celle d’en gérer la production.
La propriété collective est un option politique. C’est la gestion de la
production qui est significative et que nous traitons ici.
Produire, c’est
réagencer les éléments d’une situation de départ, créant par ce travail
une valeur ajoutée. Il y a des plans à faire, qui les fera?
Il y a des
décisions à prendre. Qui les prendra ? Un salarié dont ce
sera la tâche ou un entrepreneur qui y trouvera son profit
?
Quand on parle de production, c’est ça
qui importe : qui décide. La dichotomie entre secteur public
et secteur privé est donc un raccourci trompeur, car il y a des
décisions prises par des salariés du secteur privé, alors que d’autres
peuvent l’être par des fonctionnaires qui touchent des primes
à la performance. Précisons donc que nous voulons distinguer
ici entre ce qui doit être produit par la structure privée
entrepreneuriale - que nous avons décrite ailleurs - et ce qui doit
l’être par l’État et utilisant les fonds publics gérés par un
fonctionnariat honnête sans velléités d’entrepreneuriat. Dans cette situation-type, comment devrait se
partager la responsabilité de produire entre les secteurs privé et
public ?
L’État doit produire ce qui
fait consensus. Nous pourrions reprendre ici, pour décrire le système de production et son partage entre secteurs privé et public, la métaphore que nous
avons utilisée ailleurs, d’une «
machine à rendre des services ». Dans ce système-machine, le rôle de
l’État correspond aux activités programmée. Quand il y a consensus sur ce qu’on veut, où l'on va et comment s'y rendre, il n'y a plus de décisionS à prendre et l'on peut programmer. La collectivité « programme », en donnant à l’État
le mandat de produire. Quand il reçoit ce mandat, l’État doit
produire.
Ou plutôt, il doit COMMENCER à
produire. Il va préciser les objectifs du mandat qu’il a
reçu, faire un plan, puis avancer dans sa mise en application. Jusqu’au
premier « virage ».... Comme dans la production taylorisée de naguère,
quand il y avait des « virages » où c’est un humain qui
devait venir guider la machine, l’État qui veut produire va se buter à
des choix. Il arrivera à des bifurcations, face à
des alternatives quant aux moyens techniques à prendre dont aucune ne
fera consensus. C’est là que doit « s’arrêter Alexandre ».
Le rôle de l'État dans sa fonction de gérance,
c’est de définir une problématique qui identifie ces
bifurcations. Quand, dans sa démarche vers le but à
atteindre, il arrive à un de ces carrefours, il doit posséder la
compétence requise pour lancer un appel d’offres, en s’adjoignant dans
chaque cas l’expertise technique d’appoint nécessaire pour
préparer les cahiers des charges idoines... puis passer la main. L’État n’a pas à décider des moyens. Ce n’est pas son rôle et il n’y
connaît rien. Quand il y a désaccord
sur le but visé, ou qu’on hésite sur la marche à suivre, il y a des
décisions à prendre. Le meilleur décideur est l'entrepreneur qui tire
profit de sa décision... Quand il faut
choisir entre les moyens, nul mieux qu'un entrepreneur n'a la
motivation pour le faire, car c'est SA fortune et SA réputation qu'il
y risque. L’État, dans chaque cas,
doit alors confier la tâche au plus apte, étant présumé le plus apte celui
qui, parmi ceux qui ont la compétence et la crédibilité pour prétendre
atteindre les
objectifs précis qui ont été fixés, s’engage à les atteindre au mieux
et aux meilleures conditions. Dès que le secteur
privé est ainsi intervenu, la réalisation subséquente du projet suit la
filière du processus de sous-traitance qui est l’essence du
fonctionnement d’une structure de production modulaire ; les tâches
sont fragmentées et réparties par étapes, jusqu’au palier où ce sont
des travailleurs autonomes, seuls ou en équipes, qui en deviennent
responsables. À chaque palier, chacun fait la synthèse des
travaux qu’il a sous-traités, les contrôle, puis rend des comptes à
celui de niveau plus élevé dont il tient son mandat. En haut
de cette pyramide il y l’État, le maître d’œuvre de l’enrichissement
sociétal, mais n'assumant directement sa fonction de producteur que quand il y a consensus.
Il y a des domaines où le consensus va plus loin. Concrètement, laissant de coté ici les fonctions
qui découlent de la fonction de gouvernance de l’État et où sa présence s'impose, ce sont d’abord
les domaines que recouvrent les grands services publics : les grands
réseaux de la Santé, de l’Éducation-Formation, de la Justice, de la
Culture, de la Péréquation, de la Gestion du patrimoine
collectif…. Prévoyons qu’il s’en ajoutera un pour encadrer les services
au Loisir.
Ajoutons-y, le cas
échéant, la gestion des ressources collectives que la société
déciderait de consacrer à de grands projets rassembleurs, à «construire
des tours », dans le sens qu’y donnait Saint-Exupéry… Transformation
radicale de nos sources d’énergie vers l’éolien ou le solaire
? Renouvellement massif de nos infrastructures et/ou de notre
habitat urbain? Exploration de l’espace ? C’est au
consensus social de décider de ce qui nécessiterait une action
solidaire unanime et devrait donc être laissé à l'État plus longtemps à partir de sa
conception initiale avant que l'entreprenuriat n'intervienne. Il faudra voir…
L’État est le grand maître-d’œuvre, mais
les entrepreneurs doivent apparaissent au palier où il n'y a plus
consensus, mais des décisions à prendre. Ainsi à l'État de
déterminer en Education ce qui doit être enseigné et de controler les
compétences acquises, mais il n'a pas à se mêler de la façon dont
l'enseignant enseigne.
Les « règles » qui devront être évaluées et corrigées sans cesse,
dans
le cadre de la troisième chasse gardée de l’État, ce seront d'abord celles qui détermineront les critères de ce qui constitue
un « virage » significatif où l’on passe du consensuel au
décisionnel: les moments, donc, où il convient que l’entreprise
privée entre en jeu. Ce seront ensuite les procédures mêmes qui
permettront alors que les mandats soient confiés aux plus aptes, puis
que soit correctement contrôlée et évaluée leur exécution de ces mandats.
Tant pour ajuster les points de passage du public
vers le privé que pour rendre transparent le processus par lequel les
contrats sont accordés et leur exécution éventuellement jugée
satisfaisante, l’État va s’appuyer sur une démarche permanente de
consultation populaire. Au consensus citoyen initial qui aura
décidé du projet et défini les objectifs, on cherchera donc à ajouter, dans toute la
mesure du possible, des consensus quand aux moyens à utilier.
Ces consensus apparaitront aux cahier des charges et baliseront l'action dese entrepreneurs.
Le secteur public ne doit rien « produire » qui excède de son
administration courante de la chose publique, sauf dans le cadre et
selon les termes d’un
projet ayant un but précis... et un cahier des charges.
Pierre
JC Allard
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