Quand on scinde la responsabilité
de produire entre un secteur privé et un secteur public, on fixe en
fait la frontière de l’entrepreneuriat. L’autonomie doit
fleurir partout dans une structure de production complexe … ou
presque. Presque. De la même façon que nous avons défini
précédemment le « travailleur autonome » dans le pur sens étymologique
de celui qui fixe ses propres règles, il faut définir un « travailleur
hétéronome », celui qui ne fixe pas les siennes, mais se
limite à appliquer celles qu’on lui a dit d’appliquer, dans le cadre
strict et au vu des seuls critères qu’on lui a imposés.
La
structure de production actuelle est pleine de travailleurs
hétéronomes, mais ils vont peu à peu disparaître au rythme où une
économie tertiaire va devoir privilégier la créativité et l’initiative.
L’économie d’une Nouvelle Société ne peut pas être totalement un espace
d’autonomie, cependant, car il y a une catégorie
d’activités où la marche vers l’autonomie s’arrête et où aucun entrepreneuriat n’est permis. C’est celle des activités qui
correspondent au domaine éminent de l’État.
Dans une
société, il n’y a pas seulement les services que les sociétaires se
rendent entre eux, mais aussi des services que l’État leur rend à tous,
au nom de la collectivité qu’il incarne. Certains de ces services
pourraient être rendu par quiconque ; il est seulement commode que ce
soit l’État qui le fasse, parce que l’on est tous d’accord pour que ce
soit fait et qu'il y a des économies d’échelle à réaliser. C'est le champ où se deploie l'État-producteur.
Il y a
d’autres services, cependant, qui découlent de l’autorité même de l’État et
l’autonomie, non plus que l’entreprenariat, ne peuvent y avoir
leur place. Ils constituent une catégorie d’activités bien distinctes et
à autonomie nulle. Celui qui a une fonction de
responsabilité pour l’établissement ou l’application discrétionnaire
des politiques et des procédures de l’État dans son rôle de gouvernance est le fonctionnaire, au sens strict où nous l’entendons. L'autonomie et l’entrepreneuriat de
l’individu cessent lorsqu’il devient fonctionnaire. Quand nous parlons
d’autonomie nulle, ceci ne signifie pas que le travailleur n’y exerce
plus son jugement et n’y prend plus de décisions, seulement qu’il doit
faire abstraction de sa volonté propre et n’utiliser quelque discrétion
qui lui échoit que comme une occasion de mieux comprendre ce que veut
l’esprit des lois, lequel doit être son seul guide chaque fois que la
lettre en est imparfaite. Dans l’exercice de sa fonction, il ne doit
être rien d’autre qu’une créature de l’État et ne doit être motivé que
par le seul plus grand bien de la collectivité qu'incarne l'État.
Il ne doit pas avoir quelque intérêt personnel que ce
soit aux gestes qu’il pose et aux décisions qu’il prend. Un «
fonctionnaire entrepreneur » est une contradiction et si, par duplicité
ou par le jeu des circonstances, un fonctionnaire devient un
entrepreneur, ce ne peut être que dans un contexte de corruption et
donc une abomination. Les responsables de la mission éminente
de l’État - sous ses aspects de stricte gouvernance, de
justice ou de sécurité - ne peuvent pas, de toute évidence, travailler
dans l’autonomie.
Ceci
est vrai des décideurs politiques,
des planificateurs et gestionnaires décideurs, qu’ils soient
élus ou nommés, et qu’ils soient à l’emploi du gouvernement lui-même ou
des autres instances investies par l’État ou les citoyens
eux-mêmes d’un pouvoir de gouvernance ou
d’administration. Les tuteurs et curateurs, par exemple, et tous
les mandataires doivent être bien prudents et leurs mandats bien clairs.
Cette même règle
s’applique, aussi, à tous ceux dont le travail n’est pas de décider ni
de gérer la chose publique, mais dont les fonctions expriment
l’autorité l’État ou d’une instance de gouvernance.
À ce titre, sont donc exclus de l’autonomie, ceux dont le
travail consiste en ces innombrables décisions ponctuelles qui
manifestent au quotidien cette autorité de l’État : ceux qui
assurent la sécurité (policiers et militaires), ceux qui dispensent la
justice et ceux qui représentent le pays à l’étranger. Ils
doivent faire abstraction de toute préférence et chercher à
s’identifier complètement à la volonté collective qui les a mandatés.
On
ne peut accorder l’autonomie à ceux qui incarnent l’État ni en faire
des entrepreneurs. Ils ont un patron et ils doivent le garder
: c’est la société. En l’absence des
gratifications qui vont de paire avec l’autonomie et
l’entreprenariat et qu’on ne peut accorder à ceux qui nous
gouvernent, sous peine que leurs entreprises ne passent avant leur
souci de nous gouverner et parfois le contrarient, c’est un grand défi
à relever de s’assurer leur motivation adéquate tout en respectant les
normes de l’éthique et de la justice.
C’est un
défi VITAL, car le rôle plus en plus important de
l’entreprenariat sous toutes ses formes, dans une Nouvelle Société,
pourrait créer une certaine frustration et éveiller une certaine envie
chez ceux qui en sont ainsi les seuls privés. L’hétéronomie tend à
chasser l’initiative hors du cadre de travail formel et à susciter un
créativité parallèle. Le marché du travail d’une Nouvelle Société en
tient compte... mais il n’y a pas d’exutoire pour le fonctionnaire.
La
tentation de la corruption va donc devenir de plus en plus
forte. La corruption est un problème partout et le
danger va grandir que ne soit banalisée la corruption et
que l’éthique sociale ne s’en
accommode. Or la corruption est la
maladie mortelle de la démocratie. On peut
difficilement imaginer crime plus néfaste dans ses conséquences
sociales, en effet, que de mettre à profit un mandat reçu de toute la
société pour toucher un pot-de-vin et sacrifier les intérêts
et les espoirs de milliers ou de millions de personnes qui vous ont
fait confiance.
La corruption est le péché de Judas, le péché des «
félons qui, s’étant acquis la confiance d’un autre, se servent de cette
confiance pour tromper celui qui la leur a accordée et lui nuire en en
tirant profit ». Dans l’Enfer de Dante, dans les bras mêmes
de Satan, il y a ces félons…
Il va falloir
accorder une importance accrue à la corruption et traiter avec plus de
sévérité, sans pardon ni pitié, les décideurs publics
convaincus de s’être laissés corrompre, comme ceux coupables d’avoir
même tenté de les corrompre. Mais il va falloir, surtout
tenter, de maniere bien pragmatique, de dissuader ceux qui seraient
tentés de le faire. Quand la corruption est une option acceptable, une
société ne peut pas fonctionner correctement.
Pierre
JC Allard
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