Le
défi immédiat que doit relever
l'État dans une structure de production entrepreneuriale, outre celui
de déterminer la frontière entre secteurs public et privé, c'est celui
de maintenir une concurrence efficace. À quoi bon recourir
au secteur privé pour produire, si la concurrence n'y est pas
maintenue. Paradoxalement, elle ne peut pas l’être si on la
laisse simplement s'exercer sans contrainte de haut en bas de la
structure de production. Pourquoi ?
Parce que,
laissée à elle-même, la concurrence éxercera prioritairement
ses effets à certains points-charnière du processus de production, aux
paliers critiques où on peut créer rapidement des rapports de
force stables et permanents qui équivalent à constituer des
rentes. Cela fait, apparaissent deux conséquences
néfastes. La première, c’est qu’au palier où s’est appliquée,
cette concurrence, il y a une propension à la formation de
monopoles ou de cartels de faits. La concurrence alors ne s'y exerce
plus de façon dynamique, mais devient un simulacre de
concurrence. On jouit de la rente
La
deuxième conséquence, insidieuse, c'est que
l’importance des décisions prises à ces points-charnières vide de son sens le reste de la démarche concurrentelle. Ainsi, inutile de penser que
l'on a créé une véritable situation concurrentielle entre des
fabricants, si certains d’entre eux peuvent obtenir un accès privilégié
exclusif à un intrant qui représente une part significative des coûts du produit final.
Par exemple, il n'y a
plus de concurrence valable entre boulangers au niveau de l’efficacité
de leurs techniques et de leur gestion - le niveau où la
concurrence joue son rôle vraiment utile - si quelques-uns ont accès à
la farine à un coût bien inférieur à celui que doivent en
acquitter les autres. Le succès du boulanger ne tient plus
alors esseniellement à sa propre performance, mais est biaisé
par sa relation avec les acteurs d’un autre rapport de forces qui s'est
établi en amont, au niveau des minotiers. Comment,
dans cette situation, penser que le succès va venir valoriser et récompenser
avec justice son initiative et sa créativité ?
Sur
un marché totalement ouvert, la concurrence ne joue son rôle qu’à
certains paliers du processus - parfois à celui-là
seul où, au départ, elle est la plus vive - et les dés sont
pipés pour tous ceux qui interviennent en aval.
L'entrepreneuriat du boulanger ne pourrait se mesurer
équitablement qu’à sa capacité de faire mieux avec un accès équivalent
aux ressources. Accès aux matières premières au même prix,
bien sûr, mais, de la même façon, comment peut-on penser qu'une
concurrence loyale mesurant la diligence et le talent puisse exister
entre fabricants qui n'ont pas accès aux mêmes brevets ?
C'est
la responsabilité de l'État de faire en sorte que ce soit la créativité
et initiative qui prévalent et donc de veiller à ce qu’existe une
véritable concurrence à tous les niveaux. Or, l'État ne peut remplir ce
rôle qu’en s'immisçant dans la relation entre fournisseurs et
utilisateurs intermédiaires aux divers paliers de la
production. En devenant, par exemple, l'unique acheteur de la
farine et en la revendant à un prix similaire à l'ensemble des
boulangers. S’il le fait, l'État assure un arbitrage honnête
entre tous les producteurs, garantissant leur accès aux ressources qui
leur viennent des paliers en amont
Devenant
l'acquéreur des extrants de tous les fournisseurs en amont et le
fournisseur de tous les producteurs en aval, l'État crée ainsi des «
espaces » finis à l'intérieur desquels les conditions de départ sont
équivalentes pour tous et où la concurrence peut jouer
efficacement son rôle. S’il ne le fait pas, on a la situation
où on laisserait s’affronter des boxeurs poids-mouche et
poids-lourds… La victoire n’irait pas nécessairement au plus
habile.
Il n’y a vraiment concurrence - et la
société ne retire les avantages qui en découlent – que si on
détermine des « espaces de compétitivité ». Leur taille et
leur limites sont affaires de pragmatisme et d'opportunité
; l'important est que l'État comprenne que c'est son rôle de
créer de tels espaces et que, dans une structure entrepreneuriale, il
est indispensable qu’il le fasse.
Ce qui est vrai
pour les ressources naturelles et cognitives (brevets) l'est encore
plus pour les ressources humaines. C’est dans cette optique
qu’une Nouvelle Société met en place une structure de
production modulaire où les travailleurs deviennent des agents libres
autonomes. Cette approche permet un accès général
plus équitable aux ressources, mais la solution n'est vraiment
satisfaisante que si l'État intervient aussi pour assurer la
disponibilité, voire l’abondance des ressources humaines, profession
par profession.
Cette disponibilité est rendue
possible, nous le voyons ailleurs, par une standardisation de modules
de formation de tailles beaucoup plus réduite et leur
certification par l'État, ce qui permet un ajustement plus précis et plus
rapide de l’offre à la demande. Chaque compétence devient
ainsi, dans un autre sens, l’application de la même notion d’« espace
limité » sans laquelle une structure complexe devient vite
ingérable.
En
intervenant pour créer des « espaces » de compétitivité, on comprend
que l'État élimine une bonne part de la spéculation.
L’élimine-t-il entièrement ? Non, il s’assure seulement que
l'aspect spéculatif va se loger « dans le miroir », ce qui est bien sa
place. Éloigner la spéculation de la production n’est pas une
innovation. Le système utilise déjà les produits boursiers dérivés
comme tampons entre le jeu virtuel et le monde réel.
L’intervention de l’État rendra simplement le procédé universel et,
plutôt que d'en arriver au moment de vérité quand ce sont les
producteurs qui viennent satisfaire leurs besoins, ce qui crée des
turbulences dans la production et la consommation, c'est simplement
l'État, désormais acheteur unique, qui sifflera la fin de la
récréation.
La concurrence entre les
producteurs restera féroce à tous les paliers, à l’intérieur de leurs
espaces de compétitivité. Une situation similaire existe
déjà, sur le marché des denrées, où des « offices nationaux » assurent
la commercialisation, surtout pour fins d'exportation. Dans une
structure de production entrepreneuriale, chaque producteur, chaque
travailleur-entrepreneur à chaque palier de production a le droit
d’être protégé et de compter sur une affectation équitable des
ressources. Nous voyons ailleurs les détails de cette
intervention de l’État comme ultime responsable de
l’affectation des ressources naturelles, humaines et financières.
L’individu,
toutefois, n’est pas seulement un producteur. L’intervention
de l’État lui sera tout aussi essentielle comme consommateur, sur un
marché qu’on voudra lui montrer simple, mais qui cachera naturellement
une réalité tout aussi complexe que la structure de production morcelée
qui lui servira de code-source.
Pierre
JC Allard
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