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Le martyre de l'efficacité
On
va produire autrement. On va relever le défi de la complexité en
scindant la structure de production en modules complémentaires plus
petits et plus spécialisés dont on en fera ensuite la synthèse,
favorisant l’autonomie, l’entrepreneuriat, la concurrence et produisant
par équipes et par projets. Producteurs et consommateurs évolueront
sans peine sur ce marché parcellaire, grâce aux conseils que
leur prodigueront des experts auxquels l’État leur facilitera l’accès.
La relation entre producteurs et consommateurs sera bien différente.
Plus
fondamental encore, le concept
d’efficacité va être transformé. L’idée de produire pour satisfaire un
désir va être réhabilitée. Avant de proclamer son innocence et de
redonner sa liberté à la satisfaction – laquelle n’a jamais été «
abominable » que dans l'esprit des producteurs - il peut être utile,
toutefois, de faire un bref rappel des tortures qu’on a imposées au
concept
d’efficacité pour qu’il abjure la satisfaction.
On
produit normalement pour obtenir la satisfaction d’un désir. Les désirs
étant
infinis et les ressources limitées, on doit établir des priorités. Aux
temps de pénurie. avant l’industrialisation, l’horizon s’arrêtait
souvent
à de la satisfaction des besoins matériels essentiels et être satisfait
se confondait avec en avoir plus. L’efficacité reposait sur
l’économie des facteurs : elle consistait à produire une quantité
données
de biens en y affectant le moins de matières premières et de travail
possible… ce qui permettait d’en produire davantage. Priorité
à
l’économie de travail si les ressources naturelles étaient abondantes,
ou
à l’exploitation de celles-ci si elles ne l'étaient pas.
Quand
l’industrialisation a permis que le capital multiplie le travail, le
capital est devenu tout-puissant et la valeur
du travail s’est effondrée. On en créerait autant que possible pour
garder la demande effective et assurer le niveau de
consommation globale, car un partage au mérite par le travail
est plus conforme à la notion innée de justice commutative, mais on
n’hésiterait pas, pour ajuster l'équation de la demande effective, à
recourir à un assistanat, dont on souhaitait seulement qu'il demeurât
discret.
On a eu au départ quelques inquiétudes
quant aux approvisionnement en ressources naturelles et on en a cherché
avec application, chez soi et chez les voisins, mais une prospection
globale ayant établi qu’elles étaient surabondantes pour l’horizon de
planification qu’on avait choisi – et puisqu’elles avaient surtout pour
le capitaliste valeur d’intrants à la production
industrielle - elle auraient le prix qu’on leur fixerait par
la spéculation. Travail et matière
première harnachés, la priorité a pu être mise sur le capital
: les équipements permettant cette multiplication du travail
et la monnaie, représentation symbolique de la capacité de disposer de
ces équipements.
La capacité de production
augmentant, cependant, le défi a vite cessé d’être de produire plus ;
il est
devenu d’ajuster la production à une demande capricieuse qui pouvait se
tarir dans un secteur, alors que dans un autre elle n’était
pas satisfaite. C'est alors qu'on a péché contre l’esprit et que
l'efficacité a renié sa vocation qui est de mieux esatisfaire
tous les besoins pour ne plus adorer que la
demande effective et rien d’autre.
Quand la
capacité de production à dépassé la demande globale de biens matériels,
on a connu une crise perverse, mais l’efficacité avait été déja assez
disloquée sur la roue pour prendre toutes les formes qu’on voulait:
elle pouvait ne plus être qu'un tableau de chiffres
gratifiants dans un grand-livre ou un
ordinateur. Afin de garder sa valeur au capital investi en production,
on a totalement cessé de produire pour obtenir la satisfaction des
désirs et on a choisi l'apostasie: on a commencé à « produire pour
produire ».
Produire
pour produire, cependant, crée ce paradoxe, qu’on y réussit d’autant
mieux que la production est inutile et ne satisfait pas la demande. Il
en est découlé une inefficacité voulue, se traduisant par un gaspillage
éhonté des ressources humaines et matérielles. Un énorme
gaspillage dont personne n'a eu cure, car le véritable but de la
production était simplement de produire pour assurer la stabilité
sociale, par la rentabilisation du capital et la distribution
à la classe laborieuse de revenus permettant la consommation.
La
recherche de l’inefficace pour produire l’inutile a duré deux
générations et a maintenu le capitalisme industriel en place, de
l’après
guerre à nos jours. Elle prend fin, maintenant, parce que la
ressource redevient hunaine rare. La complexité de la
production exige que
la main-d’œuvre ne soit plus une masse de travailleurs
interchangeables, mais une mosaïque de compétences
complémentaires, chacune indispensable.
La
rareté croissante des compétences de plus en plus pointues confère au
travail un rôle supérieur au capital traditionnel dans la production et
les capitalistes en masse quittent la production. Le capital
abandonne
peu à peu aux travailleurs le contrôle formel d’un système de
production dont leur compétence leur donne déjà le contrôle de
fait.
Le Capital migre hors de la production
sans regret, dès qu’il voit qu’il n’y a rien à en tirer qui ne puisse
être plus facilement perçu comme une rente en amont de la production,
en contrôlant le prix des ressources naturelles qui lui servent
d’intrants, ou confisqué en aval par des manipulations monétaires,
quand le travail est exécuté. Laissons les travailleurs
travailler - c’est leur rôle - et puisque le travail est devenu
initiative et
création, laissons les créer et entreprendre.
Le
repli du
Capital vers l’extorsion et la manipulation monétaire qui
accompagne la
main-mise des travailleurs entrepreneurs sur la production au sens
strict, a pour résultat, entre
autres, de mettre fin au désir de produire pour produire.
Le but de la production redevient ce qu’il aurait toujours dû être : LA
SATISFACTION.
On va envoyer au gibet les mystiquses de la production pour produire, libérer
l'efficacité des entraves des sophistes et retrouver une foi simple de
charbonnier: nous allons croire à nouveau en la satisfaction des besoins.
Pierre
JC Allard
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